Par Alain Bergounioux
- n° 94 - Édité par la cellule “ Veille et Riposte “ du Parti Socialiste, 27 mars 2017

 

 

Agents d’influence

Le choix des partenaires privilégiés dans le domaine des relations internationales dit souvent la vérité de ce que sont les projets politiques. Marine Le Pen vient de le démontrer clairement par sa visite à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine. Le nationalisme est un objectif partagé, l’autoritarisme plus qu’une tentation et, évidemment, le désir que l’Union européenne éclate est commun. La Russie de Poutine y voit son intérêt politique - d’autant plus qu’elle ne peut faire oublier ses faiblesses et ses difficultés internes -, ses insuffisances économiques, notamment - que par une politique extérieure audacieuse. L’Union européenne, par le fait même qu’elle existe, malgré ses faiblesses et ses contradictions internes, est une gêne. C’est, également, le raisonnement de Donald Trump, qui entend marginaliser toutes les institutions multilatérales pour donner plus d’influence aux Etats-Unis dans des relations bilatérales où leur poids serait déterminant.

Il n’est donc pas étonnant que Vladimir Poutine et Donald Trump tissent des liens privilégiés avec les dirigeants de l’extrême droite européenne qui sont les adversaires les plus déterminés de l’Union européenne et exercent une réelle influence dans leurs pays respectifs. Vladimir Poutine parle lui-même d’un « spectre politique en Europe qui croit rapidement ». Le mot « spectre », en effet, est bien choisi ! Dans une période antérieure, nous aurions parlé d’une vague « contre-révolutionnaire » qui entend faire du nationalisme le principe du monde nouveau. Rien n’est plus dangereux, à l’évidence. Et cette volonté constante d’agir contre l’Union européenne devrait faire réfléchir à la nécessité de la conforter, et non de contribuer à son effacement ou à son éclatement. Les personnalités, Marine Le Pen au premier chef, mais pas seulement, pensons aux ambiguïtés de François Fillon et de Jean-Luc Mélenchon, dans des registres et des intentions différents, et les courants politiques qui se prêtent à ce jeu, exercent un rôle, plus ou moins conscient d’agents d’influence de ces puissances. C’est, certes, une vieille pratique de la Russie (et des Etats-Unis) d’agir de la sorte, selon leurs intérêts. Déjà, avant 1914, Jaurès dénonçait la corruption entretenue par l’ambassade Russe auprès de la presse pour pré- parer les esprits à la guerre ! Et, grande continuité géopolitique, l’URSS a tout mis en œuvre pour faire dénoncer par les partis communistes occidentaux le développement de la construction européenne, dans les années 1950-1960. Rien de surprenant que les anciens du FSB, héritiers du KGB, recourent, aujourd’hui, aux mêmes méthodes !

Compte tenu des enjeux pour notre pays et pour l’Europe - les questions intérieures et extérieures sont plus que jamais liées -, le débat présidentiel sur l’attitude à avoir vis-à-vis de la Russie (et des Etats-Unis de Donald Trump) doit être mené à fond. Car, il permet de mesurer qui représente réellement l’intérêt national. La France a un rôle éminent à jouer. Le dialogue - cela a été montré au fort de la crise ukrainienne - peut aller avec la fermeté. Ni Vladimir Poutine, ni Donald Trump ne respectent les faibles... La France doit assumer pleinement une approche multilatérale, c’est-à-dire européenne. Un véritable partenariat stratégique avec la Russie, souhaitable pour la paix en Europe et la résolution des conflits du Moyen Orient, demande que l’Union européenne ait une politique la plus commune possible. C’est ce qu’il faut expliquer à l’opinion. La dignité nationale ne se situe certes pas dans le fait, aurait dit François Mitterrand, d’être des « petits télégraphistes » de Vladimir Poutine ou de Donald Trump - c’est le paradoxe de ce nationalisme frelaté du Front national -, mais dans la volonté d’être un acteur majeur en Europe.

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