Anne ROSENCHER : « On ne peut que s’enkyster dans un débat manichéen, caricatural et virulent »


Directrice déléguée de la rédaction à l'Express, chroniqueuse à 28 minutes sur Arte et le dimanche midi sur France 3, Anne Rosencher a accepté de répondre à nos questions sur l'évolution du débat public.

La majorité actuelle a voté la réduction du temps de parole des députés sur les discussions générales. Dans le même temps on a assisté à des débats cacophoniques pour les européennes à la télé où les candidats avaient finalement peu de temps de parole et en perdaient une partie à s’invectiver, le tout dans un contexte où le rôle des réseaux sociaux est de plus en plus prégnant. Va-t-on vers la fin de l’argumentation dans le débat politique ?

Anne ROSENCHER : C'est intéressant, le déplacement du débat de ces anciens lieux jusque sur les réseaux sociaux au départ pouvait sembler plus démocratique parce qu'ouvert à tous, accessible depuis son smartphone. Je pense que cela a un effet délétère sur l'éthos c'est-à-dire sur la façon dont le débat se passe parce qu'ils promeuvent ce que vous aimez déjà, ce que vous pensez déjà, ce sur quoi vous avez déjà cliqué ou liké comme on dit. Ils vous accoutument à voir en permanence ce que vous pensez déjà. Et dès qu'il y a l'irruption d'une contradiction dans un débat ou une conversation, les gens surréagissent parce qu'ils n'ont plus l'habitude de la différence des points de vue. En cela, oui, je pense que le débat politique est en train de se tendre et de se polariser très fortement.

Dans un éditorial récent vous évoquiez « la radicalisation du camp du bien » que l'on a pu observer notamment avec les propos de Gilles Boyer qualifiant d' « ennemi du Président » tout maire n'étant pas élu avec LREM ou le MODEM. En quoi cette tendance est-elle problématique pour notre démocratie et le débat public ?

Anne ROSENCHER Premièrement et c'est, je pense, ce qui correspond le plus à l'intervention de Gilles Boyer, c'est la virulence, c'est à dire les termes employés, alors qu'il évoquait les maires LR, donc ceux qu'il ne classe pas a priori dans les nationalistes ou la lèpre populiste comme l'avait dit un moment Emmanuel Macron. C'est vraiment une virulence gratuite. Je comprends que cela ait choqué car bien entendu l'opposition est une nécessité démocratique. Parler dans ces cas-là d'ennemi est absolument exagéré. Mais la « radicalisation du camp du bien » pour moi c'est autre chose encore que la virulence. C'est-à-dire que jusqu'à maintenant on était habitué à l'anti-élitisme, à la rancoeur d'une partie du pays qui est née de la politique des dernières décennies. Lui répond désormais, et c'est cela qui m'inquiétait un petit peu, une espèce de radicalisation en miroir de gens qui pensent que, en gros, tous ceux qui ne pensent pas comme eux, tout ce qui est exprimé, soit dans les urnes par le vote RN ou FI, soit sur les rond-points par les gilets jaunes première mouture, est forcément fasciste et doit être combattu comme si nous étions une citadelle menacée d'être prise par le peuple « facho ». Je pense que cette façon de voir le pays est extrêmement dommageable. Malheureusement cela s'est traduit totalement dans les urnes pour les européennes.

La qualité du débat public ne cesse de se dégrader en France. À quoi l'attribueriez-vous ? Est-ce la langue de bois des politiques qui appauvrit le débat ou les questions des journalistes qui sont parfois un peu trop tournées sur les questions d'égos ?

Anne ROSENCHER Je pense que de manière générale le niveau a un peu baissé. Si on regarde la constitution de l'Assemblée nationale ou même des gouvernements il y a 30 ou 40 ans, c'est sûr que parfois cela laisse un peu songeur. Je me souviens d'un article de Jean-François Kahn où il s'était amusé à faire la constitution de l'Assemblée quand il y avait des grands scientifiques, de grands écrivains. Il y a peut-être déjà une question de la formation du personnel politique pour expliquer cela. Et puis bien sûr les règles de l'attention, que ce soit à la télé, dans l'information continue ou sur les réseaux sociaux, dont on en a parlé, qui privilégient une espèce d'émotion ou d'indignation court-terme au débat de fond qui prend du temps et qui a du mal à capter l'attention plus de 2 minutes et demi. Par ailleurs, je pense que le clivage est d'autant plus dommageable sur cette « radicalisation », dont on parlait, qu'on est en train de voir sur notre paysage politique les effets de la mondialisation sur 30 ans. C'est-à-dire qu'est en train de naître une répartition quasiment chimiquement pure entre ceux qui gagnent et qui ont intérêt à ce que le système se maintienne voire se réforme encore plus pour s'adapter aux normes de la mondialisation et ceux qui ont le sentiment, justifié parfois, d'y avoir perdu et qui plaident pour renverser la table. Cette dichotomie, qui épouse les fractures géographiques, socioculturelles du pays, se traduit dans les urnes. Jusqu'en 2017, l'alternance des deux principaux partis au pouvoir qui promettaient pendant leur campagne de tout changer ou de réformer, de tout refonder, et qui géraient une fois au pouvoir avec une espèce de maintien tiède du système avec des ajustements par-ci par-là, agissait comme une sorte de décor Potemkine d'une opposition encore idéologique. Il y avait bien-sûr les scores du Front national qui grossissaient et qui, à chaque élection, montraient qu'on ne peut pas indéfiniment mettre la poussière sous le tapis sans que cela fasse des bosses. L'arrivée d'Emmanuel Macron a clarifié d'une certaine façon les choses et maintenant on s'aperçoit vraiment que le vote s'est réparti, pour 50 % des votants, entre ceux qui veulent maintenir le système versus ceux qui veulent renverser la table. Le reste étant complètement archipélisé, atomisé. Cela veut dire que l'on en a pris pour des années de virulence parce que quand on a des camps, à des points de vue aussi divergents, qui font semblant de réfléchir au bien commun mais qui en vérité plaident pour les intérêts d'une partie seulement de la population, on ne peut que s'enkyster dans un débat manichéen, caricatural et virulent.

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Emmanuel Macron entend mettre un terme au clivage gauche-droite. Ce qu'il présente comme une nouveauté était déjà présent dans le gaullisme et sa volonté de transcender la gauche et la droite. Ce fut le combat de Philippe Séguin ou de Jean-Pierre Chevènement avec sa tentative de réunir les « républicains des deux rives ». Aujourd'hui, aucune personnalité modérée ne semble en capacité d'apparaître comme un opposant à Macron tout en transcendant le clivage gauche-droite.

Anne ROSENCHER La référence au gaullisme est intéressante et importante parce que la définition du vote gaulliste par André Malraux c'était le métro à 18h. Il y avait donc vraiment cette idée de dépasser les clivages gauche-droite, vous avez raison, mais aussi les clivages sociaux. C'est cela que nous n'arrivons plus à dépasser aujourd'hui alors que je pense que Jean-Pierre Chevènement ou Philippe Séguin étaient des figures qui pouvaient séduire à la fois dans les milieux populaires et dans les milieux bourgeois. Peut-être manque-t-il ces figures-là ? Peut-être aussi est-ce plus difficile dans la situation actuelle de faire émerger des discours politiques qui arrivent à emmener des gens qui ont le sentiment d'avoir des intérêts qui divergent ? Pendant les 30 glorieuses, il y avait cette impression que tout le monde pouvait gagner ensemble c'est à dire que le haut pouvait prendre en compte les intérêts du bas et qu'on pouvait avancer tous vers le même horizon de progrès pour le dire rapidement. De progrès social, de progrès scientifique, pour la France, pour l'Europe. Dans les années 80-90, les gens, et notamment les classes populaires, ont eu l'impression qu'on leur avait vendu des fausses promesses et qu'en vérité leur intérêt avait commencé à diverger beaucoup de celui des habitants de métropoles, de ceux qui sont bien payés dans le tertiaire, etc. Je pense que c'est cela qui fait qu'aujourd'hui on a du mal à faire émerger des figures qui transcendent. Emmanuel Macron a réussi, en effet, à transcender le clivage gauche-droite. On l'a vu puisqu'il a quand même effondré la gauche lors de la présidentielle et on le voit là que la droite a aussi été laminée par cette transcendance macronienne. Il a réussi à transcender le clivage, on ne peut pas dire l'inverse. En revanche, il a reconstitué - mais c'était à l'oeuvre dans le pays, ce n'est pas lui tout seul- un clivage pour lequel on ne voit aucun candidat capable de le transcender : le clivage de classe.

Des personnalités comme Gilles Boyer, Édouard Philippe voire Alain Juppé ont rallié Macron sans jamais se réclamer du gaullisme alors qu'il est censé être leur famille politique d'origine et aurait pu leur servir d'explication idéologique à leur ralliement au macronisme et sa volonté de transcender le clivage gauche-droite.

Anne ROSENCHER Je pense que ce n'est pas dans ce sens-là qu'ils se sont ralliés. En vérité, ils se sont ralliés notamment parce qu'Emmanuel Macron prônait ni plus ni moins ce qu'eux prônaient depuis 20 ans. Si vous me permettez cette formule, le macronisme est un juppéisme. Il n'y a pas beaucoup de différence sur les questions économiques et sociétales entre Emmanuel Macron et Alain Juppé. Donc ils n'ont même pas eu besoin d'en passer par le gaullisme. Le macronisme en tant que tel leur allait très bien, vu que c'est un juppéisme. Les gens l'ont souvent dit, c'est Juppé à l'Élysée, en plus jeune et avec son génie à lui d'avoir donné le coup de pied final dans cette opposition gauche-droite qui était devenue une opposition factice en vérité. D'un point de vue purement programmatique et des idées, on ne voit pas beaucoup ce qui ferait qu'un juppéiste ne soit pas séduit par Emmanuel Macron.

Face aux contraintes commerciales est-il possible pour les journalistes de traiter comme ils le souhaiteraient les sujets ? Autrement dit existe-il des censures ou autocensures sur un mode « ça va ennuyer les gens » ou « ce n'est pas assez vendeur » ?

Anne ROSENCHER C'est une bonne question mais je pense qu'il y aura un effet balancier. Après à qui bénéficiera-t-il, je n'en sais rien. Je pense qu'après avoir beaucoup touché à la gratuité, à la façon rapide de consommer, émotionnelle, l'indignation etc dont on en parlé, il va y avoir - il commence déjà à y avoir - un effet de balancier. On le voit parce que les gens s'abonnent notamment de plus en plus numériquement pour avoir des papiers plus longs, pour avoir accès à des tas de fonds parfois. Je n'ai pas totalement abdiqué de cette volonté là. Et quand on voit qu'on arrive à faire une bonne vente avec un numéro qui donne la parole à Marcel Gauchet pendant 4 pages, Dominique Schnapper pendant 3 et autant pour Daniel Cohen sur la question de qui est Macron, on se dit que finalement ce n'est pas tout à fait perdu. Même si les règles ont changé forcément.

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Les relations entre les médias et les politiques semblent mêlées d'incompréhensions. Les politiques ont l'impression que les médias ont la critique facile, surtout à l'heure de l'infotainment où la blague gratuite semble remplacer l'analyse critique. Les journalistes sortent régulièrement l'accusation en populisme à tort ou à raison. J'ai par exemple été traité de « mélenchoniste et de lepéniste par un journaliste. Peut-on critiquer les journalistes sans être taxés de populisme ?

Anne ROSENCHER Il y a deux choses. La première c'est ce que vous dites sur les critiques qui sont venues sur vous. C'est exactement ce que j'appelle la radicalisation du camp du bien. C'est à dire qu'à partir du moment où vous apportez des bémols, réfléchissez, même sans parti pris, que vous pouvez égratignez l'un comme l'autre, on dit que vous êtes au service des blacks blocs ou de Mélenchon ou de Marine Le Pen. Tout le monde est sommé de choisir son camp dans cette « bagarre entre élites et peuple ». Pour la deuxième chose sur la critique des journalistes, je pense que c'est une critique avec laquelle il faut savoir vivre en tant que journaliste.

D'Anna Politkovskaïa à Jamal Khashoggi en passant par la rédaction de Charlie Hebdo, les journalistes sont des cibles privilégiées. Comment analysez-vous ce phénomène ? Y'a t-il une crainte accrue aujourd'hui chez les journalistes ?

Anne ROSENCHER Je pense qu'il y a des sujets sur lesquels il est devenu évidemment difficile d'écrire sans la peur au ventre. Bien sûr à Charlie Hebdo ils ont payé le prix du sang. Il y a certains journalistes qui sont protégés. Après, à part sur ces questions-là je dirais que globalement en France la liberté de la presse est quand même bien garantie. On n'est pas dans un pays avec des journalistes qui sont embastillés. Le fait que sur certains sujets, notamment sur le terrorisme, il y ait une trouille bleue, comme disait Riss dans un éditorial post-Charlie, c'est évident.

Propos recueillis par Kevin ALLENO

EN COMPLÉMENT :

 

Secrétaire fédéral - PS 56
Rédacteur en chef - Le Rappel du Morbihan

Journal de la fédération du Parti Socialiste