Autour des réseaux socialistes du Morbihan : état des lieux des connaissances et confrontation des démarches

François Prigent – agrégé d’Histoire et Doctorant à l’Université de Rennes 2 – a organisé un colloque, le 29 septembre 2007, à l’Université de Bretagne Sud à Lorient. Thème abordé : « Les réseaux socialistes dans le Morbihan des années 1930 aux années 1980 ». La Fédération du PS du Morbihan était associée à cette journée d’étude.

Cliquez sur l’image ou téléchargez l’affiche du Colloque du 29 septembre 2007 pour consulter le programme complet de la journée.

 

François Prigent

Agrégé d’histoire
Doctorant, Université de Rennes 2,
CERHIO FRE CNRS 3004

frprigent@wanadoo.fr

En présence d’une cinquantaine d’auditeurs (dont plusieurs responsables PS, signe d’une démarche d’introspection sur les racines politiques locales, entamée par cette fédération depuis 2003), la journée d’études du samedi 29 septembre 2007 à l’Université de Bretagne Sud à Lorient a été l’occasion de confronter les analyses, les démarches et de faire l’état des lieux des connaissances sur les réseaux socialistes dans le Morbihan au XXe siècle.

Néo-retraité, François Chappé a rappelé la finalité d’une histoire du politique, au-delà du genre biographique, insistant sur les mutations historiographiques à l’œuvre depuis une trentaine d’années dans ce domaine. Les travaux du matin ont appréhendé l’enracinement local des réseaux, sous l’angle de trajectoires singulières participant de diverses matrices : groupe des élus, mondes syndicaux, filières laïques, engagements idéologiques…

Spécialiste du monde enseignant, Jacques Girault a retracé l’itinéraire de Joseph Rollo (1891-1945), en croisant des sources multiples. Accédant à des responsabilités nationales au sein du SNI à partir de 1935, le parcours de ce directeur d’école alréen révèle les différents ancrages de la gauche morbihannaise avant 1939. Laïque et pacifiste, il fait le choix du Parti Communiste au moment du Congrès de Tours, avant de revenir à la SFIO après son exclusion en 1931. Auteur en juin 1939 d’une brochure sur « l’école laïque en danger », élaborée à partir d’une enquête nationale dans le cadre de ses responsabilités syndicales, il construit son engagement syndical autour des filières laïques, donnant à voir une facette essentielle des réseaux socialistes de l’Ouest (matrice forte de la SFIO, l’anticléricalisme se trouve au cœur de l’identité militante, à l’instar d’un Jean Cornec dans le Finistère, responsable régional des Comités de Défense Laïque), combattant les structures conservatrices fédérées et contrôlées par l’Eglise. L’analyse de ses interventions nationales, à partir des collections de L’Ecole Libératrice, révèle la prépondérance d’un double enjeu : défense des acquis professionnels et réflexion sur les conceptions ou les pratiques de la laïcité. Difficilement réintégré au milieu socialiste, son opposition avec le député secrétaire fédéral paul-fauriste Louis L’Hévéder à partir de 1934, traduit les vifs débats autour de la stratégie de Front Populaire dans le Morbihan, doublés d’une opposition qui se durcit durant les années 30 entre les tenants de l’antifascisme et du pacifisme, un des clivages qui traverse la SFIO locale. Célèbre et célébré à la Libération, le nom de Joseph Rollo, associé à l’engagement dans la résistance non communiste, évoque un triple lieu de mémoire pour Auray, le SNI et les socialistes. Elaborés sur la base des réseaux syndicaux (pour le SNI René Dervout, Joseph Le Douaran), en lien avec les filières républicaines anticléricales, radicales et maçonniques (figure du maire de Vannes, Maurice Marchais), les groupes de résistances sont fédérés par « Real » au sein de Libération-Nord qui s’implante aussi dans le Nord-Ouest du département (le réseau FFI dirigé par Jean Le Coutaller est à l’origine activé par les contacts syndicaux tissés dans les années 30). Auteur de « l’appel aux instituteurs de France » à la BBC, il devient secrétaire national du SNI clandestin après l’arrestation de Georges Lapierre. Arrêté en mars 1943, peu après Jean Le Levé (dirigeant départemental de la CGT, issu de la génération anarcho-syndicaliste d’avant 1914), il est déporté à Neuengamme d’où il ne revient pas. Enterré dans la crypte de la Sorbonne en 1960, Joseph Rollo voit son action reconnue au niveau national et relayée par sa femme Yvonne, au SNI et à la SFIO dans les années 50.

Comparant les députés lorientais Louis L’Hévéder (1930-1940) et Jean Le Coutaller (1945-1958), Gilles Morin s’est saisi de l’histoire délaissée du travail parlementaire. Evoquant « le parlement de l’éloquence » (Nicolas Rousselier), il met l’accent sur la méconnaissance de ce rôle politique, liée aux sources (discours, professions de foi), décalées par rapport à la nature des interventions ou l’investissement dans les commissions. Lieu privilégié de contacts entre l’espace national et les milieux (partisans ou non) locaux, le travail parlementaire, complexe, consiste notamment à relayer les courriers reçus. En évaluant la place de ces élus dans les groupes socialistes, il s’agit de sérier les types de réseaux mobilisés, les actions engagées au Palais-Bourbon. Dans ces deux cas, le travail parlementaire semble calqué sur une démarche de type syndicale, démultipliée par une présence assidue dans les instances de délibération. Les revendications sur les baux, la défense de l’école, des fonctionnaires, l’attention portée à l’Arsenal et par extension aux dossiers liés à la Défense, à l’instar des débats internationaux ou des anciens combattants s’avèrent leurs préoccupations centrales. Traces de leurs actions, leurs signatures en tête des projets socialistes présentées collectivement sont plus fréquentes que la rédaction d’une loi (Le Coutaller en 1948 sur la péréquation des retraites). La comparaison des itinéraires met en perspective ces figures locales au regard des réseaux parlementaires. Fils d’agriculteurs comme un tiers des députés SFIO, ils appartiennent au monde de l’école, en voie d’ascension sociale grâce à la République. Agrégé et instituteur, les profils des élus de 1930, 1936 puis 1945 témoignent de la dualité (translation sociale) au sein des enseignants, porte-paroles exclusifs des socialistes du Morbihan. Les engagements militants sont différenciés. Pour l’un, la matrice des Etudiants Socialistes (réseau ENS du cothurne de Marcel Déat) est prolongée par l’apprentissage de la propagande dans le Nord et par un mandat électif à 25 ans. Pour l’autre, les filières syndicales (SNI) et associatives (nébuleuses laïques) précèdent des candidatures locales répétées, avant l’élection de 1945, à 40 ans. La clé générationnelle, notamment la coupure des ondes de choc de 1914 et 1936-45, révèle des modes d’entrée en politique différents : espoir socialiste, L’Hévéder refuse un ministère en 1936 ; Le Coutaller incarne en guise de renouvellement la promotion à la Libération de la génération née des luttes de 1936. L’usage identique des ressources politiques (cumul des fonctions de secrétaire fédéral, conseiller général et maire, qui dénote plus de la faiblesse de l’appareil que d’une stratégie de concentration des mandats) montre la hiérarchisation des réseaux locaux. La fin brutale des carrières oppose deux destins. Epuisé par l’histoire (choix de l’ultra pacifisme), le fondateur de la SFIO dans le Morbihan disparaît de la mémoire collective en 1945. Le secrétaire d’Etat aux anciens combattants de Guy Mollet, battu en 1958-59 peu avant sa mort, reconverti propagandiste national de la SFIO, est reconnu pour la reconstruction de la ville martyre.

La prosopographie des conseillers généraux socialistes du Morbihan réalisée par François Prigent brosse un portrait collectif de 37 trajectoires (54 mandats), comparé aux 315 élus cantonaux socialistes bretons. Ces réseaux seconds, au sens de groupes d’élus de rang 2, produisent des typologies en termes d’espaces, de sociologies, de périodes. Dès 1928, le bastion ouvrier, laïque et urbain élit des enseignants liés à l’assise SFIO traditionnelle (sociabilités coopératives, syndicales). Après 1945, l’implantation en érosion quantitative repose sur les filières républicaines rurales du Nord du département. Il faut attendre 1976 pour croiser des élus PS dans l’Est avec des itinéraires initiés dans les matrices chrétiennes progressistes. Le creux numérique, accru dès 1985, s’explique par les difficultés internes de la fédération. Depuis 1998, le redémarrage du groupe de gauche s’appuie sur des représentants des classes moyennes supérieures. Au gré de l’essoufflement de cycles socialistes successifs, ces 37 parcours donnent à voir des élus dans leurs réseaux (somme de milieux polarisés) plus qu’un réseau d’élus (interactions entre des têtes de réseau). La cartographie montre l’allergie au socialisme du Morbihan (bloc de 22 cantons, corrélé avec la pratique religieuse), nuancée par un mitage partisan (maires isolés). La fragilité des relais au Nord, l’inversion du rapport à la religion à l’Est reflètent les rééquilibrages du milieu socialiste, version PS depuis les années 70. Dans les Côtes-du-Nord, la captation de l’héritage radical, couplée avec le substrat SFIO laïque et l’intégration de chrétiens de gauche dans les campagnes, expliquent le poids des médecins, enseignants et agriculteurs. En Ille-et-Vilaine et en Loire-Atlantique, les tâches urbaines contribuent à la conversion à gauche des Bretons, les élus (cadres, fonctionnaires) dotés d’un capital social plus élevé que les électeurs ou adhérents (milieu urbain salarié). La trame SFIO du Finistère (paysans et instituteurs) se combine avec l’irruption des rocardiens chrétiens, dont un noyau universitaire (20% du corpus total). Territoire composite, le Morbihan révèle la prégnance des enseignants (18), signe de la prépondérance du clivage laïque, même après 1968. Les recompositions sociales, des instits aux profs, font apparaître des temporalités marquées, à l’instar des 3 élus agricoles (CGA, FDSEA, JAC). Réalité impensée de la sociologie socialiste, l’ancrage ouvrier (4), part symbolique de l’Arsenal, ne dépasse pas les commerçants (2), médecins (2), cadres supérieurs (8). La clé du genre est stimulante au regard des autres configurations bretonnes. Le faible écart type de la moyenne d’âge (48 et 58.5 ans à l’entrée/sortie de mandat) masque des vagues générationnelles. Les fenêtres d’ouverture (années 30, années 70) s’apparentent à des matrices d’évènements partagés qui font émerger des groupes homogènes. La faible interaction avec les autres fonctions électives met en exergue la disjonction des mandats (profils d’adjoints), signe du délaissement du mandat cantonal. La représentation graphique des réseaux inspirée de l’historiographie italienne ( area socialista) tente de modéliser une galaxie socialiste en expansion (ruptures assimilées à des big-bangs), de saisir les liens en jeu dans les socles partisans (réseaux imbriqués/associés/contrôlés). Vision circulaire du temps, cette « cible » des réseaux, élaborée à partir des 37 notices biographiques, est construite autour de 4 axes : structuration partisane, mondes syndicaux, mouvements sociétaux, engagements idéologiques.

Opérant la synthèse des débats de la matinée, François Ploux a mis en avant la réflexion théorique menée sur la définition d’un réseau politique, à la suite des travaux de Frédéric Sawicki et Julien Frétel. Les textes de l’après-midi visaient à analyser les réseaux à partir d’un regard extérieur à l’espace partisan, dans le cadre de mobilisations sociales (paysanne et ouvrière) et par le filtre des représentations produites par les droites locales.

En décryptant l’image des socialistes au prisme des droites morbihannaises dans les années 30, David Bensoussan éclaire l’histoire des cultures politiques, c’est-à-dire l’ancrage idéologique des réseaux militants. Fondée sur les sources de sa thèse, un tel regard apporte plus de connaissances sur la droite, établie sur 3 piliers en recomposition (milieux aristocratiques, réseaux de l’Eglise, monde rural) que sur les socialistes eux-mêmes. D’ailleurs, la perception de la SFIO, expression d’une altérité absolue, par les conservateurs semble mal définie. L’absence de contacts directs avec la SFIO, isolée dans son bastion lorientais, produit une image décalée des socialistes, aile avancée des républicains. Cette association laïque/socialiste est mobilisée pour discréditer l’adversaire radical (allié aux forces de la subversion sociale), principal rival des conservateurs dans les campagnes morbihannaises. Dans les années 30, les fissures du vieux bloc agraire permettent l’émergence de nouvelles forces à droite (Fédération Républicaine Indépendante), qui se saisissent de la question sociale (Croix de Feu et PSF ; Démocratie Chrétienne et PDP), construisant de nouvelles représentations hostiles aux milieux SFIO locaux. Face à l’expansion socialiste, les renversements d’alliance lors des scrutins de 1935-1937 témoignent d’une volonté de détacher les bleus conservateurs au plan social du camp républicain. Reprenant l’aversion du socialisme, doctrine condamnée par le Pape, les droites insistent sur l’identité antinationale et a-nationale de la SFIO, étatiste, collectiviste (« les partageux »). Contraire aux règles de l’univers paysan (notamment du syndicalisme agricole) comme de la « christianitude bretonne », la stigmatisation de la lutte des classes se focalise sur un trait caractéristique de la sociologie militante de la SFIO. Les figures du fonctionnaire et de l’instituteur public, avec le double repoussoir de l’Etat et de la CGT, sont très présentes dans la propagande antisocialiste. Le rejet de la politique jugée antipaysanne du Front Populaire, incarnée par l’Office du Blé, dépeint les socialistes en défenseur du monde urbain et ouvrier, contre les campagnes sacrifiées. L’imaginaire politique accompagnant les descriptions de la guerre civile anticléricale en Espagne connaît un écho important dans les campagnes blanches de l’Est du Morbihan. La figure de Léon Blum, étranger aux valeurs centrales des droites bretonnes (rural, agricole, catholique), soutien du « mauvais capitalisme » et de la Révolution, rassemble l’ensemble des attaques lancées localement contre les candidats socialistes (échanges Firmin Tristan/Emmanuel Le Visage, maire SFIO de Locmicquélic). L’assimilation des représentants SFIO aux communistes fait émerger de nouveaux thèmes, la barbarie asiatique côtoyant des descriptions qui préfigurent la connaissance historique du système totalitaire soviétique. Les socialistes au regard des droites morbihannaises sont associés à l’anticommunisme, qui structure la culture politique conservatrice, dominante par ses relais sociaux. Les reclassements idéologiques des droites sur les questions internationales renversent les argumentaires contre la SFIO, accusée de pacifisme après 1919, de bellicisme après 1933.

Croisant un riche dossier des archives départementales et les données prosopographiques sur la SFIO, Christophe Rivière a réalisé une étude de type microstoria, en creusant à fond l’arrondissement de Pontivy, lieu de luttes paysannes durant les années 30, dont le rôle est déterminant dans l’implantation socialiste dans le Nord-Ouest du Morbihan qui appartient au « sixième département breton », diagonale rouge de la région depuis 1945. Angle mort des recherches d’Edouard Lynch, la Bretagne rurale et paysanne s’ouvre en partie aux idées socialistes durant l’entre-deux-guerres. Dans ce territoire, le bloc agraire s’appuie sur la domination des filières syndicales agricoles (USABM). Si le radicalisme apparaît comme le vecteur de la républicanisation des comportements politiques (figure du président du Conseil Général, Alfred Brard, implanté dès 1910), la propagande SFIO est faible dans ce secteur, en dépit de premiers ancrages prometteurs (en 1906, le notaire Pierre Le Floc’h recueille 21 % des suffrages et 2600 voix dans ce secteur). Les relais militants se densifient entre février et décembre 1935, avec une vague de mobilisation paysanne contre des ventes-saisies, qui ont lieu avec retard par rapport aux Côtes-du-Nord ou au Finistère. Autour de la famille d’instituteurs Le Coutaller (Louis radical converti à la SFIO et ses fils Louis-Marie et Jean, futur député), les réunions rassemblent les Trégorrois socialistes et communistes de La Charrue Rouge (Marzin, Le Maux, Hamon), les parlementaires SFIO Tanguy-Prigent et L’Hévéder, et des paysans laïques faisant l’expérience d’un mouvement social rural. Face à la crise économique, un réseau d’instituteurs, futurs cadres du milieu partisan SFIO après 1945 (vivier d’élus locaux), en l’absence de dirigeants paysans à proprement parler, s’élabore à Lanvénégen, Guiscriff, Persquen et Gourin. Cette implantation, mise en perspective avec celle des maquis résistants, témoigne du poids de ces formes de mobilisations dans ces espaces. Gardant en mémoire ce premier activisme, la région de Pontivy est le théâtre d’une résurgence de réseaux militants dormants, après 1943. Le phénomène est accentué par les effets de l’apparition des contre-sociétés communistes du Centre-Bretagne à proximité et les transferts généralisés au profit de la SFIO de l’électorat radical. Dans le Nord-Ouest du Morbihan, les cadres radicaux adhèrent à la SFIO qui met en avant des représentants laïques, investis dans les luttes paysannes puis dans les engagements résistants. Cette continuité dans les matrices politiques s’explique par le sentiment de résister à l’incarnation d’un fascisme rural en 1935 (les milieux dorgéristes de Défense Paysanne étant perçus comme tel à gauche), dans un contexte partisan de tensions internes entre munichois dominants et antifascistes minoritaires (les pôles de Keryado ou Quéven, tout comme le réseau Le Coutaller forgé dans les combats paysans, étant attirés par la scission pivertiste du PSOP en 1938). Ces travaux seraient à inscrire dans une vue sur le temps long des relations entre réseaux socialistes et milieux syndicaux paysans, comparant cette configuration avec l’entrée de nouvelles couches sociales au sein du PS dans les années 70, autour des matrices chrétiennes rurales (CDJA).

Relisant les sources de sa thèse, Vincent Porhel restitue les représentations croisées autour des Forges d’Hennebont (1952-1966), en mettant l’accent sur les rapports complexes entre syndicats et partis, dans un temps fort du mouvement social régional. Les Forges d’Hennebont sont originales par un jeu d’échelles dévoilant un double isolat d’une forteresse ouvrière cégétiste au sein d’un bastion démocrate chrétien en milieu rural. Point de départ dans l’opposition mémorielle des mobilisations autour d’une fermeture annoncée, la fissure de la grève de juin 1952 (échec du réseau CGT mené par Marcel Piriou et Mathurin Le Sauce face aux filières CFTC incarnées par Pierre Jégo et FO autour de Lucien Herpe et Pierre Le Moing) a lieu après le départ de la SFIO du conseiller général et maire, le docteur Thomas, résistant implanté en 1945 à la suite du maître des Forges, le radical Camille Herwegh. Les lectures du conflit (CGT/CFTC), portées par les livres de Gisèle Le Rouzic et Marcel Piriou, ont des implications politiques, autour des milieux communistes (Eugène Crépeau maire en 1959, conseiller général en 1976) et socialistes (clan Giovannelli, basé à Inzinzac-Lochrist depuis 1938). L’opposition se construit sur des pratiques différenciées des luttes : recours aux manifestations de masse (CGT) ; mobilisation de réseaux parallèles, voire occultes (camp socialiste et filières MRP). La collaboration des réseaux syndicaux, dressée temporairement contre les notables lors du processus de fermeture dans les années 60, ne masque pas les profondes dissensions, la SFIO se situant au cœur de ces clivages multiples. En octobre 1950, le premier comité de défense voit se déchirer le PC et la SFIO dans un contexte de grèves rouges en pleine guerre froide. En décembre 1954, le second comité s’apparente à une intersyndicale qui se prémunit d’une interpénétration avec les milieux partisans, portant en germe son échec. En 1957, le notable local Ferdinand Thomas, tente sans succès de réunir autour et au profit de ses ressources politiques les mobilisations. La réalité des liens avec les structures syndicales (FEN, SNI, CDJA) et politiques (PSU, PC, Ar Falz), au sein du Comité d’Action pour la Bretagne témoigne du poids régional du mouvement, avec les manifestations de Lorient en octobre 1963. Le reclassement, expression ultime de l’unité du bloc ouvrier, fait place depuis les années 80 à une patrimonialisation des luttes. Au risque de l’histoire s’affirme une mémoire social-chrétienne par le biais de l’écomusée, centre documentaire fermé aux chercheurs (dont les archives du leader CFTC, passé au PS avec une fraction progressiste détachée du bloc chrétien dans les années 70). Il est dirigé par Gisèle Le Rouzic, romancière et femme de Jean Giovannelli, enseignant, député-maire d’Inzinzac-Lochrist, fils du leader SFIO, comptable aux Forges puis directeur de coopérative, François Giovannelli. Les témoignages des acteurs (autobiographies communistes) et les sources préfectorales, permettent de rééquilibrer les analyses sur un objet d’histoire locale encore brûlant.

S’appuyant sur les réactions d’acteurs (dont les archives privées et les entretiens oraux, ont contribué à faire avancer ces recherches), le sociologue Jean-Noël Retière a posé toute une série de questions épistémologiques et insisté sur les méthodes engagées par les historiens des représentations dans le champ des cultures politiques, des aspects mémoriels.

Appréhendée sous l’angle des trajectoires inscrites dans un champ politique local, la notion de réseau fait apparaître des formes et des fonctions différenciées. Partant d’itinéraires, pivots ou têtes de réseau, ces recherches interrogent les filières militantes de recrutement (profil des acteurs), la hiérarchisation dans l’implantation (dénivellation/clivages dans le champ territorial), voire les multiples organisations de l’aire socialiste (frontières du milieu partisan), les propriétés sociales ou idéologiques qui cimentent ces groupes politiques (effets de générations, origines des engagements, caractéristiques sociologiques). Ecrire l’histoire de ces réseaux, c’est repérer les matrices constitutives des noyaux socialistes, décrire et analyser les mutations à l’œuvre dans ces systèmes politiques. Ces fonctionnements spécifiques des réseaux supposent d’élargir le champ de l’analyse, en comparant les modes de mobilisation (capillarité sociale, stratégies et figures passerelles qui incarnent les liens entre les différents réseaux), captation de réseaux infra ou para-politiques (fondements du politique, analyse des syndicats, associations…), interactions entre les strates ou blocs idéologiques. La configuration morbihannaise de l’implantation de la SFIO, à partir de bastions ouvriers, littoraux et urbains permet d’observer les discontinuités et recompositions d’un écosystème politique, révélant des conflits (logiques de tendances, de positionnements), médiatisés par des notabilités socialistes (concurrence pour le pouvoir dans le parti, jeux de multi-appartenance). En focalisant sur les réseaux parallèles, associés ou imbriqués aux filières partisanes, ces travaux assurent une bonne connaissance des configurations locales, éminemment complexes (réhabilitant le besoin d’interroger et de lier l’histoire politique et l’histoire sociale, à partir par exemple du cas des matrices syndicales, centrales dans la compréhension des différents enjeux des périodes évoquées). Les identités et cultures politiques produites par ces réseaux nécessitent d’interroger l’ancrage, la réception, l’acculturation de ces phénomènes politiques, tant par les militants socialistes que par la société globale elle-même.

Travail collectif de recherche (circulation des textes, échanges de données), cette journée d’études a été l’occasion pour 3 générations d’historiens de croiser les approches, méthodes et archives sur ce sujet d’histoire politique locale. Les actes seront publiés en 2008 dans un numéro spécial de Recherche Socialiste, revue de l’OURS, partenaire du projet avec le CERHIO et le SOLITO.

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