Pierre Bérégovoy : De l’usine à Matignon

(23 décembre 1925-1er mai 1993)

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« Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu'on ait pu livrer aux chiens l'honneur d'un homme et finalement sa vie au prix d'un double manquement de ces accusateurs aux lois fondamentales de notre République : celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d'entre nous. » Par ces paroles virulentes, François Mitterrand sut exprimer avec force la sidération des Français et la colère des socialistes suite au lynchage public dont fut victime Pierre Bérégovoy et qui le conduisit à commettre l’irréparable. Cette formule ne manqua pas non plus de susciter la polémique avec les journalistes et, conjugué aux diverses théories du complot qui émergèrent alors, empêcha qu’un hommage apaisé ne soit rendu à Pierre Bérégovoy. Trop souvent, en effet, on évoque son suicide et le mystère qui existerait autour de cette mort. Théorie dont l’effet premier est de retirer toute valeur à un geste qui, si terrible et funeste qu’il fut, n’en constituait pas moins la volonté de la part de Pierre Bérégovoy de rétablir un honneur qu’il estimait bafoué. Ce que rappela avec solennité et éloquence Philippe Séguin lors de son éloge funèbre : « L'honneur de Pierre Bérégovoy réside dans cette double exigence que constituaient à ses yeux la fidélité à ses convictions et la sincérité dans l'action. Double exigence qui s'impose à chacune et à chacun de nous et qui demeure l'ultime critère. (…) Nul n'aurait pu faire grief à Pierre Bérégovoy de s'estimer quitte. Une terrible conjonction de circonstances aura pu conduire à pousser plus loin son exigence. Comme l'ensemble des Français, nous en éprouvons une émotion et un chagrin immenses. Du moins Pierre Bérégovoy aura-t-il imposé à tous, par son geste, de considérer à tout jamais qu’il était en règle avec lui-même ».

De la Résistance au Gouvernement

Les circonstances tragiques de sa disparition ne sauraient pour autant occulter la trajectoire surprenante et inspirante de Pierre Bérégovoy qui l’aura vu, lui, le fils d’immigré ukrainien titulaire d’un CAP ajusteur-fraiseur, diriger le Gouvernement de la France. Elles ne sauraient non plus éclipser le combat et l’œuvre d’un socialiste qui aura su combiner parfaitement l’engagement syndical et l’action politique, le tout dans un attachement viscéral à la République. Son engagement politique, Pierre Bérégovoy le débute dans la résistance comme agent de liaison puis en prenant les armes pour libérer la ville d’Elbeuf. Il s’engage après-guerre à la SFIO et à Force Ouvrière tandis qu’il fait le choix, professionnellement, de quitter la SNCF pour intégrer Gaz de France. Dans ces différents choix transparaît clairement son attachement au service public qui constituera l’un des fils conducteurs de sa vie. Sur le plan politique, Pierre Bérégovoy quitte la SFIO en 1958 pour fonder, aux côtés de Pierre Mendès-France, le parti socialiste autonome (PSA) qui deviendra ensuite le PSU. De l’exemple de Pierre Mendès-France, il retiendra l’ambition éthique ainsi que la nécessité du réalisme économique pour servir « l’ambition sociale ». Dans l’histoire socialiste, Pierre Bérégovoy symbolise également le pont entre Pierre Mendès-France et François Mitterrand. Il participe notamment au renouveau issu du congrès d’Epinay. Secrétaire national aux affaires sociales puis aux relations extérieures, son parcours syndical, sa rigueur de travail et son intelligence l’imposent incontestablement comme une figure majeure du mouvement socialiste. C’est ensuite tout naturellement que François Mitterrand, élu Président de la République, le nomme Secrétaire général de l’Élysée, poste stratégique s’il en est, et quasiment toujours monopolisé par des énarques. A partir de là, il ne cesse d’apparaître comme une figure centrale du débat public. Dès 1982, il est ainsi nommé ministre des Affaires sociales et de la solidarité. Et dès la présentation de son premier projet de loi, il inscrit résolument son action dans la continuité de l’histoire du combat syndical : « L’esprit mutualiste est né à l'aube des premières solidarités du monde ouvrier. Il est étroitement lié au développement du mouvement syndical. La mutualité, ancêtre des assurances sociales, est donc à la racine d'une des époques les plus fécondes de l'histoire de ce pays : celle où des travailleurs ont témoigné de leur unité en commençant à construire, au coude à coude, l'un des premiers systèmes d'assurances sociales ». Et de présenter ensuite ce qui constituera sa méthode et sa vision de sa mission : « Qui dit affaires sociales dit partenaires sociaux et vous savez qu'ils sont nombreux, qu'il s'agisse des confédérations syndicales et de la fédération de l'éducation nationale, des diverses organisations patronales, des associations familiales et de toutes celles qui concourent à l'animation sociale : les unes et les autres participent à la vie du pays. Ce ministère est donc par nature le ministère de la négociation. C'est le ministère de la négociation, de la concertation, de la vie collective, et de l'amélioration du climat social. De ce fait, c'est le ministère qui repose le plus sur la responsabilité individuelle et collective des Français et qui sollicite le plus leur adhésion ».

Une figure illustre du socialisme

Pierre Bérégovoy est ensuite nommé au ministère de l’Économie et des Finances à partir de 1984 et jusqu’en 1986 puis de 1988 à 1992 y incarnant une sorte de rigueur avec notamment la politique du franc fort mais aussi une certaine dérèglementation des marchés financiers français. En 1992, alors que les affaires et les scandales pourrissent la vie politique, que la majorité socialiste devient impopulaire et que la conjoncture internationale se dégrade, François Mitterrand appelle Pierre Bérégovoy à Matignon pour sauver ce qui peut l’être dans la perspective des législatives de 1993 et de l’adoption du traité de Maastricht. Malheureusement, comme lui-même le constatera rapidement, il est trop tard. La situation est intenable et la défaite des socialistes, inéluctable. De surcroit, lui qui entendait placer la lutte contre la corruption au cœur de son action est montré du doigt pour un prêt sans intérêts accordé par le sulfureux Roger-Patrice Pelat. Il n’a pourtant rien à se reprocher, c’est lui-même qui a tenu à le déclarer devant le notaire. Mais les journalistes attaquent et la rumeur s’emballe… Le parti socialiste connait, en outre, dans la foulée sa plus grande défaite électorale jusqu’alors. Abattu, Pierre Bérégovoy est persuadé d’être responsable de cette débâcle. Pourtant, il appartient aux quelques socialistes rescapés à l’Assemblée nationale, signe que ses électeurs ne lui en tiennent pas rigueur. Mais l’argument ne le convainc pas et il s’enfonce dans une dépression qui aura raison de lui.

Pierre Bérégovoy demeure un exemple pour les socialistes et même au-delà. Jeune résistant, syndicaliste passionné, socialiste convaincu, dirigeant intègre, il apparaît aujourd’hui comme une boussole morale au sein d’une famille politique qui a connu de nombreux traumatismes.  Fils d’immigré, ouvrier qui s’est élevé grâce aux cours du soir jusqu’à diriger le Gouvernement de la France, Pierre Bérégovoy personnifie également la méritocratie républicaine. A tous ces titres, il figure donc en bonne place au panthéon des socialistes.

Kevin Alleno