Jean-Christophe Cambadélis – interview au Journal du Dimanche

Jean-Christophe Cambadélis a accordé une interview au Journal du Dimanche, à retrouver en intégralité ci-dessous ou sur le blog du Premier secrétaire. Propos recueillis par Dominique de Montvalon et Arthur Nazaret.

Avez-vous encore le moral ?

Personnellement, oui. Mais le pays c’est autre chose. Nous vivons une situation bonapartiste sans Bonaparte. La France va économiquement mieux, socialement mal et politiquement très mal.

La fragmentation est partout, et le désir nulle part. Le pays est saisi par une frénésie de déconstruction. Nous avons une somme de revendications contradictoires, sans ligne de force sinon le refus de la mondialisation libérale dont l’ADN est contradictoire avec celui de la France. Ce qui donne une situation volatile.

Est-ce pour cela que 21 ministres se réunissent demain, ce qui est une première, à la Faculté de médecine de Paris ?

C’est un moment de la contre-offensive. Car on est dans une situation invraisemblable de bashing socialistes et d’un bashing Hollande qui confine à la névrose obsessionnelle. C’est totalement irrationnel. On peut critiquer mais, aujourd’hui, on s’acharne. Il y a une dimension de bouc-émissaire.

Il faut donc rétablir les faits, sinon, le pays va se tromper sur les solutions. Nous marchons donc d’un même pas avec Stéphane Le Foll qui organise la réunion de demain: d’un côté faire comprendre ce qu’a été réellement l’action du gouvernement depuis 2012 – avec, j’en conviens, des résultats contrastés – de l’autre rassembler dans la Belle Alliance Populaire tous ceux qui ne veulent ni du libéralisme qui veut tout défaire, ni du conservatisme qui ne veut rien faire.

Les Français semblent pourtant récuser les vieux partis…

Il y a aujourd’hui, j’insiste, une frénésie de déconstruction. Faut-il pour autant liquider les formations politiques ? Non. Je suis un partisan de la démocratie participative. Mais avec tout le respect que j’ai pour ce qui se passe place de la République, la France ne peut pas être dirigée par l’agora de Nuit Debout.

Jeudi, une partie de la gauche – dont Nuit debout – manifestera une fois de plus contre la loi Travail. François Hollande ne devrait-il pas retirer cette loi ?

Non. Pour une raison toute simple : le Parti socialiste veut la sécurisation des parcours professionnels. Cette loi, dans un équilibre nouveau, les sanctuarise avec le compte personnel d’activité. Il ne faut pas attendre de la droite qu’elle le fasse.

Etes-vous favorable à l’amendement destiné à  taxer davantage le recours au CDD, ce qui serait pour le Medef un point de rupture ?

Je suis favorable à tout ce qui permet de lutter contre le précariat. Cela en fait partie.

La politique économique a-t-elle été depuis 2012 assez équilibrée ?

J’aurais préféré que l’on traite plus tôt de la sécurisation des parcours professionnels. J’aurais souhaité que l’on aille plus vite et plus fort dans le domaine de la lutte contre le précariat.

Je découvre avec joie que le Premier Ministre y vient puisqu’il se dit aujourd’hui favorable à un revenu universel. Par ailleurs,  je vais vous le confesser: nous avons sous-estimé la crise industrielle sur laquelle la droite avait fait l’impasse. L’urgence était de reconstruire l’appareil productif, d’où le CICE puis le pacte de responsabilité. Mais cette politique n’a pas été expliquée aux Français.

Sur la réduction du chômage, cette politique n’obtient toujours pas de résultats…

Le chômage, c’est la plus grande des difficultés mais admettons quand même que les autres indicateurs sont bons ou meilleurs. Aujourd’hui, les entreprises ont retrouvé leurs marges. On recrute à l’école, dans la police, la sécurité sociale revient à l’équilibre avec de nouveaux droits etc etc.  En focalisant sur l’inversion de la courbe du chômage, nous avons obscurci nos autres résultats.

Pour les législatives de 2017, la direction d’Europe-Ecologie-Les Verts ne veut ni accord programmatique avec le PS ni même accord électoral…

Il y a à travers cela l’idée que le ressourcement écologiste se construirait soit dans le gauchisme, soit dans une distance avec la gauche. Antoine Waechter avait en son temps emprunté ce chemin. Depuis, l’écologie politique avait surmonté ce « ni ni » par l’alliance avec les progressistes. Donc, tout cela me parait être une régression sectaire. Je ne m’y résous pas. Car je ne veux pas demain d’une Assemblée sans écologistes, sans communistes. Pour moi, nous sommes ensemble la gauche et nous devons ensemble agir face au libéralisme ambiant et au nationalisme xénophobe montant.

Faites-vous partie des socialistes qui ne comprennent pas l’indulgence dont bénéficie au sommet de l’Etat Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron s’imaginait en Sully,  il ne faudrait pas qu’il finisse en Brutus, comme certains l’y poussent. Sa campagne lui échappe. Car la placer sous l’égide de « ni droite ni gauche » ne peut pas être un avenir pour la gauche. Le problème posé à  la France, c’est une triple refondation: de la République, de la droite et de la gauche, et pas la dissolution des trois dans une soupe.

Henri Guaino  juge « insupportable » l’attitude d’Emmanuel Macron et estime qu’il devrait quitter le gouvernement pour éviter « la chienlit » ?

C’est le retour du refoulé de Henri Guaino par rapport à Nicolas Sarkozy qui faisait la même chose avec Jacques Chirac ! Le problème, ce n’est pas la démission d’Emmanuel Macron, mais sa position. Soit il élargit la majorité présidentielle en s’adressant à des gens qui ne nous écoutent pas et, à ce moment-là, il fait sa part de travail, soit il veut se substituer à la gauche. Mais on ne peut le faire dans le « ni ni ». Cette ligne qu’il prétend porter ne permet pas de rassembler.

La primaire de gauche,  dites-le franchement, ne verra jamais le jour…

J’étais favorable à la primaire de toute la gauche. Mais à partir du moment où on dit « primaire de toute la gauche sans Hollande », on est dans une contradiction. Auquel cas, qu’on ne nous amuse pas, nous les socialistes, en disant « Vous êtes les bienvenus » !

Si Jean-Luc Mélenchon devançait Hollande dans les sondages, appelleriez-vous au « vote utile » en sa faveur ?

Le ballet des sondages fait partie des figures imposées. Il y a bien un sondage qui donnera  Bruno Le Maire  devant Nicolas Sarkozy et, au moins une fois, Jean-Luc Mélenchon passera devant François Hollande. Cela fera le régal des journaux qui pourront faire des titres vengeurs, mais ce sera très loin de la réalité.

Il y a des temps médiatiques et des temps politiques. Ainsi, nous vivons aujourd’hui la juppémania. Alain Juppé est devenu le candidat des élites : déjà élu, toujours mutique. Ce sera le Balladur de 2017.

François Hollande peut-il encore gagner ?

Rien n’est joué. Nous n’avons pas à rougir de notre bilan quand on se rappelle de ce que Sarkozy-Fillon-Juppé nous ont laissé en 2012. Face à une droite qui s’extrémise et une ultra gauche qui ne veut pas gouverner, il y a un espace pour le candidat socialiste. Et le pays ne veut ni de libéralisme radical ni de l’extrême droite.

François Hollande est au centre du renouveau français en protégeant les Français et en modernisant la France. La seule ligne praticable, c’est la sienne : celle d’un réformisme juste. J’appelle donc les socialistes à se retrousser les manches et, pour commencer, à arrêter de pleurer.

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