CEDH, le retour du délit de blasphème ?

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Le 25 octobre dernier, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a confirmé la condamnation d’une femme autrichienne sanctionnée pour « dénigrement de doctrines religieuses ». La requérante, lors d’une conférence du FPO (parti nationaliste autrichien), évoquait le mariage de Mahomet avec Aïcha, jeune mineure. Elle déclara que Mahomet « aimait le faire avec des enfants » et s’interrogea en ces termes : « un homme de cinquante-six ans avec une fille de six ans (...) De quoi s’agit-il, si ce n’est de pédophilie ? ». Condamnée par la justice autrichienne pour avoir insinué que Mahomet avait des « tendances pédophiles », elle s’est tournée vers la CEDH invoquant l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme qui protège la liberté d’expression. La Cour a confirmé le jugement autrichien au nom de la « paix religieuse » en estimant que « que ces propos n’avaient pas été tenus d’une manière objective contribuant à un débat d’intérêt général (par exemple sur le mariage d’un enfant), mais pouvaient uniquement être compris comme ayant visé à démontrer que Mahomet n’était pas digne d’être vénéré » ajoutant que « n’avait pas été donné à son auditoire des informations neutres sur le contexte historique ». Après avoir distingué mariage avec un enfant mineur et pédophilie, la Cour a argué que Mahomet ne pouvait être qualifié de pédophile dans la mesure où bien qu’il se soit marié avec une fille de 6 ans et ait consommé le mariage lorsqu’elle en avait 9, ses autres femmes n’étaient pas si jeunes lorsqu’il les avait épousées et cela datait d’il y a plus de 1000 ans. On laissera chacun apprécier la pertinence de cette argumentation…

Une décision dangereuse

Cet arrêt tend à consacrer un retour du délit de blasphème. Bien entendu, la CEDH tient toujours compte des contextes nationaux et elle n’aurait probablement pas rendu un tel jugement pour la France. Mais la CEDH place ici la « paix religieuse » au-dessus de la liberté d’expression et institue un précédent. Elle cède ainsi à une minorité radicale qui menace d’avoir recours à la violence dès lors que l’on critique leur prophète. N’oublions pas que c’est pour des raisons analogues que Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, Bernard Maris et les autres membres de Charlie Hebdo furent assassinés. Cette décision s'apparente donc à une rafale supplémentaire sur leur corps. Ce jugement apparaît d’autant plus anachronique que le mouvement général en Europe est à l’abandon du délit de blasphème. C’est ce que vient de faire notamment la très pieuse Irlande en retirant ce délit de sa constitution. Censée être à la pointe de la modernité juridique, la Cour adresse ici un message inquiétant en encourageant les extrémistes de tout poil à user d’une violence qui pourra bénéficier ensuite de l’absolution du droit. Que ce soit l’athéisme, le christianisme, l’islam, le judaïsme, toute doctrine, toute religion, toute personne peut être critiquée. Ce qui est interdit et doit être combattu c’est de s’en prendre à des personnes en raison de leur religion, de leurs origines, de leur nationalité, de leur sexe ou de leurs orientations sexuelles. En rendant cette décision, la CEDH a méconnu ces principes et rendu un bien mauvais service à la liberté d’expression.

Kevin ALLENO