La crise migratoire : Une situation complexe, des politiques inadaptées

Tout d’abord, quelques chiffres. La crise migratoire que l’Europe a connue les deux dernières années est en passe d’être en grande partie résorbée. La France a enregistré un peu plus de 100 000 demandes d’asile en 2017, un niveau « historique », d’après l’Ofpra. Ces chiffres sont en très nette baisse aujourd’hui, ce qui n’est guère étonnant vu la façon dont les immigrés qui vivent dans la rue, à Calais ou à Paris, sont traités par la police : les exemples fournis par les ONG et les associations abondent; harcèlement généralisé, spoliation de tous les effets personnels à l’exception d’un sac de couchage… Jamais la répression n’a été à ce point, ni sous Chirac, ni sous Sarkozy, ni sous Valls.

L'immigration en chiffres 

L’Allemagne avait accueilli 280 000 demandeurs d’asile en 2016, contre 890 000 en 2015. En 2015, la France avait accueilli un peu plus de 256 000 personnes sur son sol, contre 251 900 en 2014. Avec ce niveau d’immigration, la France renoue avec des chiffres enregistrés au cours des années 1970. On reste dans dans des chiffres habituels depuis lors. Il y a donc une arrivée continuelle d’immigrés, mai pas de déferlante irrépressible. En 2016, Paris a émis 217 500 permis de résidence permanente, dont un tiers concerne des ressortissants algériens, marocains et tunisiens. Un cinquième de ces permis ont été accordés à des ressortissants d’Afrique subsaharienne.

Selon le dernier recensement détaillé de l’Insee, la France comptait, en 2014, 65,8 millions de personnes vivant en France (hors Mayotte), dont 4,2 millions de nationalité étrangère, soit 6,4 % de la population. Près de six millions de personnes vivant en France sont immigrées (arrivées en France en étant nées de nationalité étrangère), dont 2,3 millions ont acquis la nationalité française, soit 8,9 % de la population totale. Il y a en fait beaucoup de sortes d’immigrés : migrations familiales, travailleurs saisonniers et temporaires, étudiants étrangers, demandeurs d’asile. On peut aussi distinguer, parmi les clandestins, les « économiques », qui cherchent tout simplement à sortir de la pauvreté ou à améliorer leur sort (par exemple, les Albanais, contingent en nette augmentation), et les vrais demandeurs d'asile, victimes de situations terribles dans leurs pays d’origine, qui sont en bonne partie à l’origine de la vague des dernières années : Syrie, Soudan, Érythrée, Afghanistan. A noter aussi le phénomène typique de notre époque, de favoritisme vis-à-vis des riches, qui peuvent désormais chercher à obtenir un visa tout-à-fait légalement, payé à prix d’or auprès d’un certain nombre de pays de l’Union.

Des périples douloureux 

Les immigrants ne sont pas les plus pauvres, ni les plus ignorants, ni les moins courageux, bien au contraire. Ils ne sont pas pauvres, au moins initialement, car ils ont dû payer très cher leur arrivée en Europe. Je me suis occupé personnellement du cas d’un jeune Afghan dont les parents (père avocat à Herat) et tous les frères et soeurs sauf un ont été ligotés dans leur maison et brûlés vifs par des bandits liés aux Talibans. Il a dû s’enfuir en Iran, il a travaillé au noir jusqu’à ce qu’il ait assez d’argent pour passer en Turquie, où il a travaillé au noir pour pouvoir passer en Grèce, puis de nouveau pour passer en Albanie, et en Italie, et enfin en France. À chaque fois, il a dû apprendre la langue du pays, les moeurs, les habitudes alimentaires, tout en vivant dans le dénuement pour pouvoir économiser le maximum… Il a fait preuve d’une obstination et d’un courage inouïs. Il a finalement obtenu après deux ans de démêlés avec les autorités françaises un statut de réfugié provisoire, puis un CDI de plombier, puis le permis de conduire, puis un studio dans un HLM, tout en apprenant le français. Il fera un excellent citoyen, il travaille très dur sans jamais se plaindre. Je me suis aussi occupé d’une ressortissante de la République centrafricaine : le constat est le même. On ne peut même pas commencer à s’imaginer le ressenti de douleur et de désespoir que ces gens ont pu accumuler avant de partir de leur pays, et pendant leur périple, et enfin une fois arrivé en France.

Des causes géopolitiques diverses

Or, se sont justement ceux qui ont le plus souffert qui sont les plus mal traités. Ceux qui sont polytraumatisés, au point de ne pas pouvoir toujours répondre aux questions des fonctionnaires chargés d’enquêter sur eux. Par contre, les immigrants économiques ou les faux demandeurs d’asile, qui ne sont pas ou beaucoup moins traumatisés, peuvent inventer des histoires magnifiques et répondre avec lyrisme à toutes les question de la terre, et ont plus de chance d’obtenir gain de cause! Mais pourquoi cet afflux d’immigrés? On peut déceler de nombreuses causes. Les crises de gouvernance qui ont affligé de nombreux pays de plus parmi les plus peuplés, d’Afrique ou du Moyen-Orient sont une cause évidente : l’Afghanistan, toujours pas remis de l’invasion soviétique qui a déclenché un processus pervers de décomposition dans un pays à l’équilibre ethnique fragile, la tragédie syrienne, l’arrivée au pouvoir au Soudan d’un régime qui a entretenu les divisions délibérément au sein d’une population qui s’est repliée sur l’identité ethnique, qui à son tour s’est transformée en guerre larvée puis ouverte, au Darfour puis au Sud-Soudan. Dans tous ces pays, la montée du fondamentalisme musulman extrémiste a été aussi un facteur décisif, ainsi que la non-résolution de la crise palestino-israélienne. Enfin, la crise congolaise et l’arrivée du fondamentalisme musulman dans la zone du Sahel ont encore joué un rôle. Mais on peut sûrement aussi déceler, paradoxalement, une plus grande mobilité des populations, liées sans aucun doute à un niveau de vie en hausse et à l’émergence d’un début de classe moyenne ayant suffisamment de moyens financiers et de connaissances géopolitiques pour envisager de tout quitter pour refaire leur vie ailleurs.

Des réponses à repenser 

Il faudrait par ailleurs aussi s’interroger sur les raisons pour lesquelles des immigrés sont désormais mal reçus en Europe. Souvenons-nous des boats-people, qui à l’époque étaient plaints et non rejetés. Et pourtant, l’exemple des Etats-Unis, ou toute la population est d’origine immigrée, nous montre qu’il est tout-à-fait possible de bâtir une nation riche et prospère grâce à eux!

Pourquoi enfin faire porter sur les victimes le poids des souffrances qui leur ont été infligées? Alors que les pays riches, dont nous sommes, font baisser l’aide au développement, et pour beaucoup d’entre eux, l’aide à l’ONU: refus d’engager leurs militaires dans les opérations de maintien de la paix (la France faisant quasiment seule figure d’exception), diminution des contributions financières aux différents budgets de l’ONU; et à l’autre bout de la chaine, absence de politique d’intégration active sérieuse… Il serait temps de repenser enfin l’ensemble de notre politique en la matière.

Axel Queval