Discours d’Olivier FAURE pour « Together Europe » à Paris – Cirque d’Hiver

 

Discours d’Olivier FAURE

Together Europe - 29 juin 2018

 

Chère Anne, chère Christine, cher Pedro, cher Sergueï, Cher Udo, cher Pierre,

Chers amis, chers camarades,

Si nous sommes heureux de nous retrouver si nombreux ce soir, c’est parce que nous savons tous, que nous sommes à un moment particulier de l'histoire de l'Europe. Nous vivons un moment de bascule pour le continent, un de ces moments où les décisions qui sont prises – et celles qui ne le sont pas – sont décisives pour le futur.

Longtemps nous avons vécu avec cette idée simple, celle d'une histoire linéaire, celle d'un long fleuve que rien ne sortirait plus de son lit. Après deux conflits mondiaux qui furent deux guerres civiles européennes qui avaient endeuillé la conscience humaine, l'avenir était à la paix, à la démocratie et à la coopération. Nous étions européens comme l'air que l'on respire. Sans même y penser. Comme une évidence.

Mais la situation a changé. En 2005, nous avons reçu une première alerte avec le rejet du traité constitutionnel. Nous nous sommes vite réfugiés derrière l'idée qu'il y avait un non de gauche et un non de droite incompatibles et que tout repartirait comme avant. Comme aveuglés par notre volonté de construire l’Europe, nous n’avons pas questionné les raisons profondes de cet avertissement qui disait déjà un désenchantement.

Désormais avec le Brexit, nous savons que l'Europe n'est plus un processus irréversible. Ce qui a été fait peut être défait.

Chers amis, aujourd’hui les nationalistes ne sont plus aux portes du pouvoir. Ils l'exercent. Seuls ou dans des coalitions, dans cinq des vingt-sept pays de l’Union. L’Italie, nation fondatrice vient de basculer. Ailleurs, l’extrême droite s’est installée dans le débat public : même en Allemagne, et comme en France où elle a fait 10,5 millions de voix l’an dernier.

Nous sommes donc à l’heure des choix et d’un combat. De ceux qui donnent tout son sens à l’engagement politique.

Ce combat sera âpre. Difficile. Il ne suffira plus de s’engager dans un débat moral ou de nous limiter à faire le procès des populistes, en dénonçant leur démagogie, – sans limites – et leur politique – sans solutions. C'est au fond ce qu'ils attendent : se poster comme la seule alternative à une pensée unique pour monnaie unique, dans un marché unique. C'est la stratégie coupable d'Emmanuel Macron qui veut accréditer l'idée que le débat se résume à une opposition entre un camp souverainiste et un camp pro-européen dont il jouirait du monopole.

Au fond Emmanuel Macron nous dit : soit vous êtes avec moi, soit vous êtes contre l’Europe.

Cette façon d'argumenter, le « there is no alternative », c'est celle des libéraux. Ils ont utilisé la peur des extrêmes pour mieux légitimer la suprématie de la technocratie et de l'économisme sur la politique.

La libéralisation devait amener l'investissement puis le fameux ruissellement, vers les classes laborieuses. Mais nos concitoyens ne sont pas aveugles. Ils ont bien vu lors de la crise de 2007-2008 que la richesse ne se dirige pas spontanément vers l'investissement productif. Comme ils s’en rendront vite compte en France avec le bouclier fiscal offert aux plus riches…

La gauche européenne doit apporter une alternative claire à ce système néo-libéral. La confrontation démocratique entre les grandes familles politiques pro-européennes n'est pas un crime contre l'Europe. C'est ce qui la sauvera. Laisser penser que derrière le vocable "pro-européen", il n'y aurait qu'une seule, une même politique est un cadeau inespéré pour les populistes et un cadeau empoisonné fait aux démocrates. Laisser penser que l'on peut être "et de droite et de gauche", c'est ouvrir la porte à l'idée que seuls les populistes peuvent desserrer l'étau de l'austérité. Ce qui est irresponsable, ce n'est pas d'oser critiquer l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui. Ce qui est irresponsable, c'est d'abandonner toute vision critique aux seuls populistes !

Ce qui est irresponsable ce serait réciproquement d’abandonner l’idée européenne à un moment où nous n’avons jamais autant eu besoin d’elle face aux volontés de la Russie de Poutine ou l’Amérique de Trump.

Nous sommes la gauche et nous sommes pro-européens. Nous ne céderons pas à l’euro-phobie comme l’a utilement rappelé Pedro hier.

Mais osons ! Osons être nous-mêmes !

Nous avons engagé, socialistes français, il y a quinze jours un débat que nous voulons totalement ouvert et qui se clôturera à la mi-octobre par un vote auquel seront appelés tous nos concitoyens qui souhaitent partager avec nous l'ambition d'une nouvelle gauche pro-européenne. Je n'en connais pas l'issue et je ne peux donc pas dès ce soir livrer ses conclusions. Mais je veux toutefois – en lien avec ce que je viens de dire et en cohérence avec ce que nous n’avons cessé de porter - affirmer que la reprise de l'investissement public est l'une des conditions essentielles du retour de la croissance durable : continue et écologique. L’Europe et les nations qui la composent ont besoin d’un véritable programme d'investissements qui aille bien au-delà de ce que le plan Juncker a modestement entamé ! Il faut pour cela augmenter le budget de l'Union. Nous aurons une autre fois le débat sur les moyens d'y parvenir (taxe sur les émissions de CO2, taxe sur les transactions financières, réinterprétation des règles de stabilité en distinguant dépenses de fonctionnement et d'investissement...). Ce soir je me limiterai à fixer un objectif de ce plan : vivre mieux !

Respirer sans se demander quel air on respire, boire sans se demander quelle eau on boit, manger sans se demander ce que l'on avale, vivre avec des saisons... Appelez cela comme vous voudrez : écologie, développement durable, humanisme... je dis moi que c'est une urgence doublée d'une chance. Une urgence parce que nous n'avons qu'une planète et qu'elle n'est pas inépuisable. Une chance parce que l'investissement dans l'efficacité énergétique, les énergies renouvelables, l’éco-mobilité, c'est un moteur pour une croissance riche en emplois. Niveau de vie et qualité de vie ne sont pas ennemis ! C’est ce qu’ont compris depuis longtemps nos maires que je salue    et qui ont engagé leurs villes dans la transition écologique via leurs politiques sur le logement, les transports, les circuits courts ou l’économie circulaire.

On nous dit que les prochains leviers de la croissance portent le nom d'Intelligence artificielle ou de big data. Sans doute.

Mais pourquoi ne dit-on pas que le principal levier de croissance c'est l'investissement écologique ?

Pourquoi ne voit-on pas que cet investissement écologique doit être le pari de l'Europe et la clé de son influence et de son leadership mondial ?

Le lien entre la question sociale et environnementale est évident. Qui est exposé à l'atelier à des agents chimiques ? Qui vit dans les quartiers qui jouxtent un grand axe routier, une usine ? Les mêmes que ceux qui mal-bouffent. Quels sont les pays, les régions les plus pollués, ceux où les indices sanitaires sont les plus alarmants ? Les mêmes que ceux qui ont le plus à craindre du réchauffement climatique.

Je m'arrête un instant pour ceux qui – ils ne sont pas dans cette salle - n'auraient toujours pas envie de faire de l'investissement écologique leur priorité. Quelle folie les conduirait à renoncer à la fois à trouver une nouvelle source de croissance et donc d'emplois, retrouver une qualité de vie, lutter contre les inégalités et éviter les grands mouvements migratoires ?

Car qui peut encore croire que les questions migratoires ne sont pas éminemment liées à la question climatique ?

Depuis que le monde est monde. Depuis que l'homme est debout, il migre en fonction du climat. Le froid, le chaud, sont à l'origine de tous les déplacements majeurs de population.

Il y a des pays où l'on pense que 629 réfugiés, c'est insupportable. Mais ce sont des millions qui quitteront leurs villages si nous ne luttons pas efficacement contre le réchauffement de la planète et pour le développement écologique partout en son sein ! Et aucun mur, aucune mer, aucune barrière ne les freinera !

La planète brûle et nous regardons encore trop souvent ailleurs. Il y a des êtres humains qui cherchent chez nous une raison d'espérer et nous les renvoyons ailleurs.

Et bien parce que nous sommes la gauche, nous avons la responsabilité de refuser les fuites en avant et de prendre notre part, oui notre part de l'avenir de l'Humanité.

Le courage c’est de ne pas chercher à gonfler sa voile aux vents mauvais qui soufflent en Europe. Le courage c’est de dire que le règlement de Dublin a renvoyé la responsabilité de l’accueil à quelques pays, là où nous devons tous prendre notre part. Le courage c’est d’assumer une agence européenne de l’asile qui permette de faire correspondre les capacités d’accueil des pays membres aux capacités d’intégration des réfugiés.

Le courage c’est de dire qu’il faut ouvrir une voie légale aux migrants économiques pour assécher les filières clandestines. Les solutions existent. Appelez les quotas ou visas de travail peu importe !

Le courage c’est de refuser de sous-traiter nos responsabilités internationales en ouvrant des Hot spots dans des pays tiers dont les Etats sont trop fragiles pour assurer le respect de l’état de droit et la dignité humaine.

Le courage c’est de dire que l’aide au développement est aujourd’hui insuffisante pour tarir le désir d’émigration.

Le courage c’est parfois de précéder l’opinion. De ne pas suivre ses craintes, mais de lui montrer un chemin qui n’est pas celui du chaos, mais celui de l’humanité.

Ce courage c’est le tien Pedro !

En accueillant l’Aquarius à un moment où d’autres fermaient leurs ports, tu as réveillé l’esprit européen et permis à la gauche d’affirmer son identité.

Cher Pedro, tu es ici à Paris où les questions environnementales et les questions migratoires sont au cœur de la politique conduite par Anne Hidalgo. Et c’est pour cela qu’en 2020 son courage sera récompensé. Tu es ici à Paris où a été signé l’accord mondial sur le climat, accord négocié par les socialistes aux responsabilités du pays. Cher Pedro, tu es donc ici chez toi !

Avec toi, dans ce moment historique, nous, socialistes européens, nous avons une mission historique ! L’Europe des petits pas, l’Europe des calculs froids, ne permettra pas de répondre aux grands défis qui agitent notre continent. Cette Europe-là a cessé de convaincre et de fait, elle a cessé de produire des européens.

Le temps est venu pour l’Europe de produire à nouveau du sens, de la croissance durable, de la démocratie, de la justice, de l’égalité, de l’humanité. Le temps est venu qu’elle s’adresse à nouveau au monde et l’oriente dans le sens de ses valeurs !

Ce temps-là, c’est le nôtre !

Vive l'Europe et vive la gauche !

Seul le prononcé fait foi

 

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