Elections intermédiaires américaines : Trump battu quand même

Il faut reconnaître au président Trump une capacité hors pair : il se bat jusqu’au bout, avec comme conséquence une augmentation spectaculaire de la participation : 20 millions d’électeurs de plus que lors des élections intermédiaires précédentes. Ce qui ne l’a pas empêché de perdre le contrôle de la chambre des représentants. Son travail de sape anti-social et sa gestion économique hasardeuse vont donc devenir plus difficile à poursuivre lors des deux ans à venir.

Une victoire mesurée des Démocrates à la chambre des Représentants

Les Démocrates ont en effet pris le contrôle de la Chambre des Représentants. Celle-ci est élue dans son entièreté tous les deux ans, même si beaucoup de sièges ne sont en fait même pas contestés, avec de nombreux candidats uniques. Cette incontestable victoire démocrate n’est pas cependant une déferlante : ils ont gagné 281 sièges seulement, soit beaucoup moins que les Républicains lors des élections à mi-mandat deux ans après la victoire de Barack Obama, quand les démocrates avaient perdus 62 sièges (en additionnant les chambres locales, les démocrates ont perdu plus de 900 sièges lors des deux mandats d’Obama)! Les résultats sont cependant inquiétants pour les Républicains sur le long terme. En effet, les Démocrates gagnent des sièges dans des Etats clés, notamment les Etats de la « ceinture de rouille » qui avaient permis à Trump de gagner à la surprise générale (rappelons pour mémoire qu’il avait quand même 2,5 millions de voix de moins qu’Hillary Clinton, mais ses voix étaient mieux réparties). Dans tout le pays, les Démocrates ont gagné dans des zones périurbaines aisées qui votaient pour les Républicains auparavant (Dallas, Atlanta, Kansas City, Denver, Houston, Richmond…). Les Républicains perdent 4 sièges en Pennsylvanie, 2 dans l’Iowa, 2 dans le Michigan, 1 dans l’Illinois (sièges donc gagnés par les Républicains il y a deux ans). Mauvais signe pour Trump s'agissant des prochaines élections présidentielles. Plus inquiétant encore, les Démocrates ont repris 3 des sièges de gouverneur dans cette zone stratégique: le Wisconsin, le Michigan et l’Illinois, et 7 postes de gouverneur en tout. De plus, des victoires au sein des assemblées locales vont permettre aux Démocrates de contrôler l’ensemble du processus dans l’ Illinois, le Maine, le Nevada, et le Nouveau Mexique. Or, les gouverneurs jouent un rôle clé dans le redécoupage partisan des circonscriptions, ce qui pourrait avoir des conséquences lors des prochaines échéances dans deux ans. De plus, le Colorado et le Michigan ont adopté des referendums confiant le redécoupage des circonscriptions à une commission indépendante.

Des signaux inquiétants pour les Républicains

Autre tendance inquiétante pour les Républicains : le lent basculement du sud-ouest du pays en faveur des Démocrates, conséquence en particulier de l’afflux des hispaniques et de leur inscription, lente mais inexorable, sur les listes électorales, et de la rhétorique anti-immigration des Républicains. La perte de sièges républicains dans le sud californien, l’Arizona, le Nouveau- Mexique, et désormais le Texas (o% le sénateur républicain sortant a été réélu d’extrême justesse, à la surprise générale) et jusqu’en Floride n’est pas de bon augure pour les Républicains.

Enfin, on constate que c’est l’Amérique dynamique et prospère qui vote de plus en plus démocrate : les deux côtes (avec un grignotage supplémentaire démocrate en Virginie et dans les Carolines), les villes, et désormais une partie des banlieues.

En effet, la rhétorique trumpienne joue sur la consolidation de son socle électoral chez les blancs, et en particulier les ouvriers, en prenant le contrepied des politiques économiques libérales démocrates, qui ont ouvert les frontières et auraient détruit de nombreux emplois industriels en cefaisant. De nombreux ouvriers, surtout parmi les non diplômés, ont ainsi rompu avec les Démocrates, leur parti traditionnel, au fil des élections, considérant que les élites démocrates étaient, justement, élitistes et avaient perdu tout contact avec la base. Et cette stratégie fonctionne. Cependant, ces connotations racistes anti-immigrés braquent évidemment les minorités ethniques. De plus, cette stratégie va de pair avec un machisme anti-féministe, anti-avortement, pro-armes, qui braque les femmes, et notamment les femmes diplômées, qui de plus en plus passent avec armes et bagages chez les Démocrates. Beaucoup de ces femmes se sont mobilisées pour la première fois lors des manifestations organisées régulièrement à l’occasion des différentes marches de femmes qui ont égrené les deux premières années de du mandat de Trump. Beaucoup de jeunes, effrayés par les tueries dans les écoles et le refus des Républicains de réguler de quelque façon que se soit le commerce des armes (même chez les gens présentant des antécédents psychiatriques!), se sont mobilisés pour la première fois. Ceci a entrainé à son tour un flot très important d’argent dans les caisses des candidats démocrates : les Démocrates ont eu plus d’argent à dépenser que les Républicains lors de ces élections.

Victoire républicaine au Sénat

Cette polarisation croissante et la forte mobilisation des deux bords explique la perte de sièges par les Démocrates au Sénat : en effet, dans cette chambre renouvelée par tiers, presque tous les sortants étaient démocrates. Dans les Etats très républicains, un certain nombre de sénateurs démocrates ont donc mordu la poussière à cause d’une polarisation plus grande de l’électorat, aidée par les discours violents de Trump sur l’immigration.

Trump ne s’est d’ailleurs pas privé de crier victoire. Cependant, sa décision de démissionner son propre ministre de la justice dès le lendemain des élections montre qu’il semble toujours avoir peur des investigations en cours à son égard. Comme le Procureur spécial Mueller chargé des enquêtes va désormais pouvoir bénéficier du soutien de la chambre des représentants, on peut s’attendre à la poursuite d’une guérilla judiciaire mortifère. Tout ceci laisse prévoir une bataille acharnée lors des prochaines présidentielles. D’autant que les Démocrates vont maintenant devoir se pencher sur le choix de leur candidat, alors que personne ne se détache du lot pour le moment, et que le parti est toujours divisé entre les modérés et l’aile gauche. A cet égard, il n’est pas passé inaperçu que trois des sénateurs démocrates battus avaient été personnellement engagés dans le vote de la loi de libéralisation bancaire votée plus tôt dans l’année, ce qui constitue aussi une défaite pour le lobby des banques américaines et la droite du parti démocrate. Cette dernière a marqué un point récemment : le comité national démocrate a voté pour l’abolition des « super-délégués » lors de l’investiture démocrate. Ceux-ci, tous nommés, membres de l’élite du parti, étaient sensés contrebalancer l’influence de la gauche. En tout cas, un consensus semble se dessiner autour de deux idées centrales : il faut se battre pour les salaires, et notamment l’augmentation du salaire minimum, et pour un meilleur système de santé (les Américains dépensent beaucoup plus que les autres démocraties pour leur système de santé, et pourtant l’espérance de vie baisse!). Indication : même des Etats très républicains, comme l’Idaho, le Nebraska et l’Utah viennent de voter par référendum pour l’adhésion à l’Obamacare, preuve d’une contradiction profonde entre l’intérêt concret des blancs pauvres et la rhétorique des dirigeants républicains! Et les victoires démocrates pour les postes de gouverneur dans le Kansas, le Maine et le Wisconsin vont permettre d'y mettre en oeuvre l’Obamacare . On estime qu’au total 500 000 Américains sans assurance maladie supplémentaires vont enfin pouvoir en bénéficier à l’avenir. Deux thèmes, santé et salaires, qui sont probablement une bonne base pour la reconquête de l’électorat ouvrier et employé.

Axel QUÉVAL

1 - Le nombre exact ne sera connu que très tardivement, notamment en Californie où le dépouillement peut prendre plusieurs semaines. Il est probable que le total sera de 31.

 

EN COMPLÉMENT :

→ Le shutdown vire au règlement de comptes entre Donald Trump et les Démocrates, Le Monde, 18 janvier 2019

→ Élections américaines de mi-mandat. Une Amérique divisée et une gauche naissante. BLOG de Maxime PICARD, Médiapart, 11 novembre 2018

 Trumpisme, saison 2 : la stratégie du raidissement, Article de Marie-Cécile Naves, The Conversation, 14 Novembre 2018

→ Midterms 2018 : pour les démocrates, beaucoup de moyens pour… rien ?, Note de Renan-Abhinav Moog  pour la Fondation Jean Jaurès, 12 Novembre 2018

Interview de Laurence Nardon, Responsable du Programme Amérique du Nord de l'Ifri

"Star Wars, le côté obscur de l'Amérique", Conférence de Thomas Snégaroff