Front national : le mythe de l’Etat fort

 
Bruno Tranchant, n°90 pages 13-15.

Note de veille et riposte sur la situation de la droite et de l’extrême-droite

 

Feu nourri contre la décentralisation. C’est peu dire que Marine Le Pen et ses proches s’enflamment, aujourd’hui, sur la question. Au point de proposer la suppression pure et simple des exécutifs régionaux. Pas vraiment nouveau, puisque la candidate à la présidentielle l’avait clamé haut et fort lors des départementales de mars 2015, avant d’étouffer l’affaire six mois plus tard, à l’occasion d’élections où elle rêvait d’être élue à la présidence des futurs Hauts-de-France. Surprenant, cependant, au regard de l’histoire, compte tenu de l’attachement de l’extrême droite au concept de décentralisation que Charles Maurras lui-même qualifiait de « très belle chose sous un très méchant mot. » (1) « On appelle « décentralisation » un ensemble de réformes destinées à reconstituer la patrie, à lui refaire une tête libre et un corps vigoureux », s’empressait-il d’ajouter.

 
Rupture idéologique.
 
Plus récemment, Alain de Benoist, qui a longtemps servi de modèle et de source d’inspiration aux idéologues frontistes, fustigeait l’ingérence toujours plus poussée de l’Etat dans les mécanismes de la vie sociale, au motif qu’il se traduit par l’oppression des minorités. « Le modèle de l’Etat-nation a inspiré tous les nationalismes modernes, en même temps qu’il a constitué le principe fondateur de la Société des nations (SDN), puis des Nations-Unies, explique-t-il (2). A ce titre, il a été la cause de conflits innombrables. Poser la souveraineté comme liberté illimitée et indépendance absolue conduit en effet nécessairement à des affrontements au nom de l’égoïsme sacré. »
 
L’idéal d’authenticité appelle aussi la reconnaissance publique de spécificités collectives avec lesquelles les amis de Marine Le Pen et Florian Philippot sont, aujourd’hui, en total désaccord. Adeptes d’un Etat fort, ces deux là ont renié tout ou partie de ce qui faisait l’ADN et l’identité idéologique du parti, en balayant d’un revers de la main les principes mêmes de décentralisation, de démocratie locale et d’identité régionale. Loin du discours porté par le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), qui estimait a contrario que chaque organe du corps social doit pouvoir poursuivre le plus librement possible ses fins propres. Alain de Benoist, n’a cessé ainsi de prêcher l’autonomie de la Corse et de la Bretagne, la création d’une région Pays Basque, la réunification de la Normandie et de la Savoie, le retour de la Loire-Atlantique, au sein de la région Bretagne, l’encouragement au bilinguisme en Alsace, le regroupement des communes, la suppression des départements, au profit des régions et des « pays », l’extension du champ associatif et de la démocratie locale, et enfin, la reconnaissance des peuples de France.
 

Pas question de souscrire à de tels principes, fait valoir aujourd’hui Florian Philippot. La reconnaissance de toute forme d’identité régionale est proscrite du logiciel de pensée du vice-président du FN qui voit dans la reconnaissance des singularités une atteinte à l’unité nationale et à l’indivisibilité de la République. Cette reconnaissance risque, affirme-t-il, de « balkaniser la France ».

 

Faut-il rappeler que la loi du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés des communes, des départements et des régions a ouvert la voie à un profond bouleversement de la répartition des pouvoirs, au profit des acteurs locaux ? Considérée comme la loi fondamentale de la décentralisation, elle fait partie, depuis, des caractéristiques constitutionnelles de l’Etat français. Entérinée à une très large majorité par les représentants du peuple réunis en Congrès, elle est pourtant très critiquée par le FN, au prix d’un revirement idéologique spectaculaire, alors même que ce mouvement n’avait pas hésité à présenter, en 2015, des candidats à la présidence des régions, dotées de pouvoirs économiques im- portants et qualifiées ensuite de « baronnies totalement irresponsables » par Marine Le Pen. Laquelle taxe la décentralisation de favoriser « un creusement des inégalités entre les territoires et les Français, une complexité accrue de la décision publique, une corruption aggravée, et la reconstitution de féodalités locales dépensières au détriment d’un Etat stratège. » (3)

 

Vraie fausse clarification.

 

En réaction, les partisans de la présidente du mouvement se disent prêts à renforcer le rôle des préfets – serviteurs zélés du régime dictant leurs instructions aux élus – sur les collectivités, par un contrôle systématique des délibérations adoptées par les assemblées locales, et d’abaisser de 2 % les dotations publiques, afin d’éviter le développement de « baronnies » et de « féodalités ». À charge, pour l’Etat, de « récupérer les compétences relatives aux transports régionaux et à l’action économique, et rétablir un contrôle de légalité a priori sur les engagements de dépenses des collectivités territoriales supérieurs à des montants définis par la loi, énonce Marine Le Pen. Il faut rétablir un Etat fort dans l’intérêt des citoyens » (3), renchérit-elle, avant de préconiser une clarification des compétences, au profit des communes et départements qui, veut-elle croire, sont les niveaux de collectivités le mieux à même de compléter l’action de l’Etat. « Ils sont en effet suffisamment proches des citoyens pour répondre à leurs besoins de démocratie de proximité et pour gérer les services publics locaux, et pas assez grands pour concurrencer l’Etat (…). Le rôle des régions doit quant à lui être revu à la baisse : leurs compétences actuelles en matière de transports régionaux et d’action économique seront transférés à l’Etat. Il est en effet nécessaire de lutter contre les féodalités régionales qui se sont constituées au détriment de l’égalité entre les citoyens. » (5)

 

À ce jeu, l’intercommunalité, pourtant indispensable pour nouer des partenariats complexes et mutualiser la conception d’équipements structurants, est elle aussi dans le collimateur. La chef de file du FN ne fait d’ailleurs pas mystère de son intention de procéder à un audit des dépenses des dits groupements par les chambres régionales de comptes, en prévision d’une réelle simplification. L’objectif est clair : mettre les collectivités, quelle que soit leur taille, sous l’éteignoir, au profit d’un Etat fort, capable d’imposer ses vues, afin de permettre le « réarmement de la France dans la mondialisation ». Difficile, dans ces conditions, d’accorder le moindre crédit à un parti qui prétend, dans le même temps, se faire le défenseur des fonctionnaires et des services publics, qui seraient, à n’en pas douter, les premières victimes de cette politique de recentralisation forcenée.

 

Ajoutons qu’au contrôle qu’exercent aujourd’hui les élus sur les finances locales, le FN préfère la mainmise d’une autorité non élue, nommée depuis Paris par le pouvoir exécutif. Et ce, en dépit de la dénonciation régulière, par ses dirigeants, des « élites parisiennes ». Qu’importe ! Une démocratie digne de ce nom ne s’exerce qu’au niveau de la Nation souveraine.

 

Un discours contradictoire.

 

Pas question, en revanche, de toucher au Sénat, en cette période de course aux parrainages ! D’autant que les grands élus qui le composent peuvent constituer de précieux relais pour la collecte des signatures auprès des maires des petites communes, cœur de cible du parti frontiste. La présidente du FN leur fait même miroiter la possibilité d’un statut dérogatoire au non-cumul des mandats. Des faveurs qui échappent aux fonctionnaires territoriaux, bien trop nombreux à ses yeux, et qu’il convient de redéployer dans les services de l’Etat, en « déficit de personnel », selon ses propres termes.

 

Sous couvert de remettre l’Etat au centre des débats et de revenir ainsi « dans le jeu des Nations », le FN prétend imposer une autorité capable de faire contrepoids aux « puissances de l’argent », aux « communautarismes » et aux « particularismes ». Coupé du monde et de l’Union européenne, il y a fort à parier que l’Etat français devrait pallier alors à l’incapacité des élus régionaux et départementaux à agir au nom de l’intérêt général. On imagine d’ailleurs aisément ce que pourrait être la situation des collectivités, privées des dotations indispensables à leur fonctionnement, alors qu’elles interviennent, dans des conditions parfois difficiles, dans les domaines de l’aide sociale à l’enfance, aux personnes âgées, aux handicapés et à l’insertion (RSA), du logement, des transports ou de la formation.

 

Le Darwinisme social mâtiné de poujadisme et destiné à séduire la boutique électorale du Front national, avec très peu d’État et peu de fiscalité, cher à Jean-Marie Le Pen, n’en a pas moins vécu. Nicolas Lebourg, chercheur en sciences politiques au CEPEL de l’Université de Montpellier, ne manque d’ailleurs pas une occasion de rappeler que les premiers à s’intéresser aux thèses ultra-libérales de l’École de Chicago, adeptes de Milton Friedman, furent les membres du Club de l’Horloge – Jean-Yves Le Gallou, Bruno Mégret – que l’on allait retrouver au Front national, dès sa création, en 1972. Cette option s’est toutefois fracturée au tournant des années 90, et le discours de Le Pen père dénonçant la « spoliation par l’étatisation » et suggérant de « dégraisser le mammouth » céda alors la place à une vision interventionniste, protectrice et protectionniste.

 

L’apport de Florian Philippot s’est avéré, de ce point de vue, décisif et son positionnement – défense d’un souverainisme politique, économique, démographique et culturel, opposé à la globalisation qui serait aussi une islamisation de l’Europe – n’a guère varié depuis 2012.

 

Mais, derrière le faux-nez de l’Etat providence, sur fond de remise en cause du principe de subsidiarité, du creusement des inégalités entre territoires, la complexité accrue de la décision publique, surgit un autre adversaire, bien plus menaçant, l’Union européenne. Marine Le Pen n’hésite d’ailleurs pas à parler « d’Empire européiste », en opposition à la nation France, dans une dialectique qui emprunte au registre de l’extrême droite radicale des nationalistes révolutionnaires. Tout comme quand elle parle de « patrie charnelle », notion popularisée un temps au sein de l’extrême droite par le GRECE.

 

Où l’on voit que la notion de racine, au sens identitaire du terme, sert de fil rouge à son discours. Lequel lui permet de se placer dans un positionnement anti-élites – taxées de tous les maux, de la corruption au pillage de la souveraineté de la France – et populiste, décliné dans de nombreuses mesures dans les domaines de la justice, de la sécurité et des institutions. Pleinement autoritaire, aussi, pour affaiblir tous les contre-pouvoirs. Au FN, tout est affaire de tactique.

 

 

Notes :

(1) Charles Maurras, L’idée de la décentralisation, 1898.

(2) Alain de Benoist, Jacobinisme et fédéralisme, 2010.

(3) http://frontnational.com/le-projet-de-marine-le- pen/autorite-de-letat/etat-fort/

(4) Intercommunalités, mensuel de l’AdCF, mars 2012.

(5) Ibid.

 

SUR LE MÊME SUJET :

Le Front national est un parti anti-régional, Thibaut Fleury Graff, Slate, 7 décembre 2015

Marine Le Pen et les régions, Marie-Thérèse Le Roy, députée du Finistère, 16 janvier 2017

 

 

 

EN COMPLÉMENT :

Nouvelle organisation économique régionale : un partenariat fort avec les intercommunalités, Groupe PS et apparenté-e-s à la région Bretagne, 23 janvier 2017

 

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