Georges Albertini : du socialisme à l’extrême-droite

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Il y a quelques mois nous faisions le portrait d’un socialiste, pacifiste, pro-européen, anticommuniste qui sacrifia sa vie pour la Résistance : Pierre Brossolette.

Georges Albertini, qui l’a côtoyé dans l’Aube, était aussi membre de la SFIO, pacifiste, partisan d’un rapprochement franco-allemand mais lui collabora.

Cette divergence des trajectoires de deux hommes aux convictions et aux parcours communs jusqu’en 1939 montre à quel point la vie et la politique sont une affaire de choix.

Du pacifisme à la collaboration

Né en 1911, issu d’un milieu modeste, Georges Albertini, est diplômé en histoire de Normale sup’, matière qu’il enseigne d’ailleurs au lycée. Il intègre dans les années 30 la SFIO et collabore à de nombreuses revues de gauche. Il fait montre déjà d’un entregent exceptionnel qui lui permet de développer un solide réseau de connaissances. Sur le plan économique, il est un ardent défenseur des thèses planistes du belge Henri de Man. Comme beaucoup d’autres, c’est son pacifisme qui le mène à la collaboration. Fervent partisan des accords de Munich, il souhaite éviter la guerre à tout prix, fut-ce à celui du déshonneur. Et c’est ainsi qu’il rejoint en 1941 un autre ancien socialiste, Marcel Déat, qui fonde le Rassemblement national populaire (RNP). Albertini devient n°2 de ce parti qui se veut le tremplin de Déat pour devenir le « Führer » français. Le RNP dénonce Pétain et Vichy qu’il accuse d’être trop…mou. Albertini justifie quant à lui son engagement en faveur des nazis au nom de l’édification de l’Europe. A ses yeux, les nazis apparaissent également comme les seuls à même d’appliquer le socialisme. Son antibolchevisme achève d’en faire un partisan convaincu des puissances de l’axe qui sont à ses yeux les seuls remparts contre le péril rouge. Albertini écrit aussi régulièrement dans L’Oeuvre, le journal du RNP. Il y fait montre d’une haine et d’un antisémitisme extraordinaires, allant jusqu’à l’appel au meurtre. Résultat de recherche d'images pour "georges albertini"

Georges Albertini s’en sort miraculeusement à la Libération. Alors qu’il aurait dû être condamné à mort pour ses activités de collaboration, le numéro 2 du principal parti de Vichy n’écope que de 5 ans de travaux forcés. Pour arriver à ce miracle judiciaire, Georges Albertini a bénéficié de quelques concours d’anciens camarades socialistes qui lui étaient redevables. Ses avocats décrivent dans le même temps son action durant la collaboration comme un simple accident de parcours. Albertini aurait été selon eux manipulé par Déat et se serait simplement égaré. Oublié, donc, les appels aux meurtres et les discours antisémites. Il bénéficiera même d’une amnistie dès 1948, toujours grâce à ses contacts socialistes, Vincent Auriol étant alors Président de la République.

Du tribun antisémite à l’homme de l’ombre

A sa libération, Albertini intègre la célèbre banque Worms. Il avait en effet rencontré en prison son patron, Hyppolyte Worms, qui le prit sous son aile. Dans sa nouvelle vie professionnelle, Georges Albertini ne s’adonne pas vraiment aux activités habituelles d’un banquier. En réalité, son travail se rapproche davantage de celui d’une officine politique.

S’il fut lors de la Seconde guerre mondiale un homme politique brillant, bien que nauséabond, Georges Albertini est désormais un homme de l’ombre. Cette discrétion ne l’empêche pas pour autant de déjeuner chaque jour avec le gotha de la politique française. Il note scrupuleusement dans ses carnets le compte rendu de ces discussions et inscrit minutieusement les services qu’il rend. Aide-mémoire précieux qui peut servir de monnaie d’échange, voire de moyen de chantage, le moment venu. Si Albertini se veut œcuménique en discutant avec des personnes de chaque parti, il demeure un anticommuniste primaire et refuse tout lien avec le PCF. Les candidats en manque d’inspiration n’hésitent pas à venir vers lui pour demander des programmes politiques clés en main, voire parfois quelques informations sur des adversaires communistes. Il aide aussi, à l’occasion, à trouver des financements pour les campagnes électorales comme il le fit pour François Mitterrand aux législatives de 1956. Il fonde également le Bulletin d’études et d’informations politiques internationales, aidé financièrement par la CIA et le Groupement de l’industrie métallurgique, dans le cadre de la lutte contre le communisme.

Le conseiller obscur des politiques 

Georges Albertini connaît une traversée du désert lors du premier septennat du général de Gaulle. Il n’apprécie que modérément la politique du fondateur de la Vème République à l’égard de l’URSS. Solitude relative qui prend fin en 1965 avec le 3ème gouvernement Pompidou. Celui-ci a connu et sympathisé avec Albertini lorsqu’il était fondé de pouvoir à la banque Rotschild. Malgré son passé de collabo d’origine socialiste, Albertini entretient des relations de proximité avec certains gaullistes comme l’ineffable Jacques Foccart ou encore Marie-France Garaud et Pierre Juillet. Relations qui lui permettront de nouer des contacts avec un certain Jacques Chirac qui apparaît aux yeux de l’ancien collabo comme un opposant de qualité des communistes. Albertini permet aussi à certains jeunes ambitieux du groupuscule d’extrême-droite Occident de trouver une porte de sortie présentable pour ne pas ruiner une carrière qui s’annonce prometteuse. Ces jeunes espoirs de la droite se nomment Alain Madelin, Patrick Devidjian, Gérard Longuet et Hervé Novelli…

Georges Albertini décède en 1983 suite à une opération bénigne. Il demeure aujourd’hui encore une énigme de l’histoire contemporaine. Sa trajectoire rocambolesque ne manque pas de fasciner tant il a su naviguer avec brio dans la vie politique française conseillant des responsables de tout bord en dépit d’un lourd passé de collabo. Ce parcours ne manque pas non plus de soulever quelques interrogations en termes d’éthique. Pour un Jean Charbonnel qui lui refusa l’entrée au siège du parti gaulliste, combien d’hommes politiques, y compris dans nos rangs, ne voyaient pas de problème à fricoter avec un tel personnage ?

Kevin Alleno

 

EN COMPLÉMENT :

Les grands inconnus de l’histoire (3/4) : Georges Albertini, "l'ex-collabo" qui conseillait Pompidou… et d’autres, Article de Jean-Christophe Panut, La Tribune.fr, 27 août 2014

Georges Albertini (Partie 1), Rendez-Vous avec Monsieur X, France Inter, 27 mars 2010

Georges Albertini (Partie 2), Rendez-Vous avec Monsieur X, France Inter, 3 avril 2010