Georges Orwell et le fondamentalisme idéologique

Georges Orwell, penseur fondamental du phénomène totalitaire, mourrait il y a 70 ans. Pour marquer cet anniversaire, nous souhaitions mettre en valeur un de ses textes pour rappeler à quel point ses fulgurances continuent de nous aider à appréhender le monde. Nous n’évoquerons pas les célèbres 1984 ou La ferme des animaux, deux romans décrivant formidablement bien les ressorts du totalitarisme. Nous choisissons plutôt de mettre en lumière un texte méconnu du grand public datant de 1945 et intitulé « Notes sur le nationalisme ». Un texte lumineux qui nous donne des clés pour comprendre certains phénomènes de notre vie publique.

Une forme aigüe de sectarisme

Le nationalisme auquel fait référence Georges Orwell dans ce texte n’a pas le sens qu’on lui prête ordinairement. Il utilise ce terme, faute de mot existant à l’époque dans la langue anglaise pour décrire le phénomène. Avec le vocabulaire contemporain nous pourrions qualifier ce qu’il décrit comme le fondamentalisme idéologique, c’est-à-dire le sectarisme, l’extrémisme avec lesquels certaines personnes défendent une idée. Ainsi pour Orwell, ce phénomène renvoie à « cette façon d’imaginer que les hommes peuvent être l’objet d’une classification semblable à celle des insectes » et qu’ils « peuvent ainsi être, en bloc et avec une parfaite assurance, étiquetés comme « bons » ou « mauvais ». Le « nationalisme » renvoie aussi pour lui à « cette propension à s’identifier à une nation particulière ou à toute autre entité, à la tenir pour étant au delà du bien et du mal, et à se reconnaître pour seul devoir de servir ses intérêts ».

« Une indifférence à la réalité »

Ce phénomène peut donc renvoyer à l’attachement excessif à une nation, à une religion ou à un courant politique. Et Orwell de citer pêle-mêle le nationalisme, le stalinisme, le catholicisme militant, le trotskisme, le pacifisme. En clair, toute idéologie. Le « nationalisme » ou plutôt le fondamentalisme idéologique amène une personne qui en est atteinte à un manichéisme exacerbé, à « sacrifier à la fois ses goûts et son honnêteté intellectuelle aux besoins de la propagande». Il induit également une haine à l’égard de celles et ceux qui ne partageraient pas leur point de vue ou appartiendraient à un courant ou à une entité autres. Cette attitude mentale se caractérise selon l’auteur de 1984 par un « caractère obsessionnel », une « instabilité » autrement dit une allégeance aléatoire et surtout une « indifférence à la réalité » qui n’est pas sans rappeler les « vérités alternatives » revendiquées et défendues par certains.

Orwell note ainsi que ce mal frappe avant tout les intellectuels. Il visait notamment tous les intellectuels de gauche aveugles sur les crimes du stalinisme mais qui multipliaient les anathèmes contre celles et ceux qui s’y opposaient. On peut décliner ce phénomène à de nombreux courants d’idées aujourd’hui tant le sens de la nuance semble désespérément quitter le débat public, l’anathème constituer le mode normal d’expression de la contradiction et le réel n’être qu’un argument mobilisé uniquement quand il sert la cause.

Kevin Alleno

Essai présent dans le recueil dans Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais paru aux éditions Ivrea en 2005.

En complément :

 

L’art de détourner George Orwell, Article de Thierry Discepolo, Le Monde diplomatique, Juillet 2019

George Orwell : une vie au service d’une œuvre ?, Émission de France culture d'octobre 2019