Pierre Brossolette, un socialiste au Panthéon

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En ce 22 mars 1944, tandis que le soleil parisien laisse augurer un printemps chaleureux, le sort de la résistance se joue dans une chambre obscure. Au 5ème étage du 84 de l’avenue Foch, un homme encaisse les coups. Il s’appelle Pierre Brossolette. Cela fait maintenant deux jours qu’il subit la torture de la gestapo. Arrêté en Bretagne alors qu’il tentait de gagner l’Angleterre à bord d’un navire de fortune qui a chaviré, il est trahi en prison par sa célèbre mèche blanche réapparue de manière inopportune au bout de quelques semaines. Amené au siège de la gestapo à Paris, il résiste comme il peut à l’interrogatoire de ses tortionnaires. Son corps est lacéré, ses doigts brisés, son visage tuméfié mais il résiste. Il ne parle pas, lui qui sait tant de secrets. Il est épuisé mais son bourreau se fatigue plus rapidement et décide de faire une pause. Brossolette, menotté dans le dos, saisit l’occasion, se dirige vers la fenêtre et saute. Il tombe alors sur le balcon du 4ème étage, se relève et plonge dans le vide. Son corps gît sur le trottoir de l’avenue Foch. Gravement blessé, inconscient, il est transporté à l’hôpital où il mourra à 22h, sans avoir parlé.

Un militant de la cause européenne

Cet acte d’héroïsme vaudra à Pierre Brossolette d’entrer au Panthéon 71 ans plus tard aux côtés de Jean Moulin, Félix Éboué et Jean Jaurès. Mais au-delà de son engagement dans la Résistance qui lui vaut de figurer en bonne place dans les livres d’histoire, Pierre Brossolette eût auparavant une vie intellectuelle et militante intense. Fils d’instituteur, agrégé d’histoire, il baigne dans un milieu radical-socialiste avant de rejoindre la SFIO derrière Léon Blum. Refusant la carrière d’enseignant qui s’offrait à lui, il s’oriente vers le journalisme sur les questions de politique internationale. Pierre Brossolette est un fervent partisan d’Aristide Briand et de ses projets pacifistes. Et c’est donc via ce pacifisme que Pierre Brossolette, proche des milieux SDN (Société des nations, l'ancêtre de l'ONU), va devenir un partisan de l’idée européenne. A l’instar de son modèle, Pierre Brossolette est un ardent militant du rapprochement franco-allemand, qui est la condition sine qua non de la paix en Europe. Cette pensée se retrouve notamment dans ses articles publiés dans la revue Notre temps. Il y est d’ailleurs chargé à partir de la fin 1929 de la rubrique « La Jeune Europe » qui a pour but d’analyser tout ce qui se fait en faveur d’une fédération européenne. Il s’était déjà prononcé en 1927 en faveur des États-Unis d’Europe dans un article où il faisait montre d’un certain pragmatisme, acceptant une union garantissant la paix sans aller jusqu’à la constitution d’un véritable État fédéral : « Je pense au contraire que cette réalisation, nécessaire à la paix, est prochaine. Et s’il plaît à certains d’appeler cette solidarité européenne « États-Unis d’Europe », je n’y vois nul obstacle. Je veux seulement qu’en parlant des États-Unis d’Europe on ne se donne pas l’illusion, et surtout qu’on ne donne pas à l’opinion l’illusion qu’ils seront plus qu’un renforcement salutaire de la solidarité européenne ».

Un pacifiste anti-munichois

Pierre Brossolette navigue dans les milieux briandistes et participe à des cercles de réflexions franco-allemands militant à un rapprochement des deux pays. Une rupture s’opère cependant en 1934. S’il exècre le régime hitlérien, il ne comprend pas au début sa singularité et son caractère révolutionnaire. Néanmoins, à ses yeux, il n’est plus possible d’envisager un rapprochement franco-allemand comme du temps de Briand et Stresemann. Le directeur de Notre temps, Jean Luchaire, et la plupart des journalistes et pacifistes briandistes, ne pensent pas comme lui et continuent à militer pour un rapprochement franco-allemand. Brossolette décide donc de quitter cette revue, tout comme un certain Pierre Mendès-France qui y écrivait aussi régulièrement. Il s’éloigne également à partir de cette année-là des milieux militants en faveur de la SDN. De 1934 à 1938, Pierre Brossolette est pris de contradictions. Croyant toujours en la paix mais conscient de la nature du régime nazi, il appelle de ses vœux une politique de désarmement général et de sanctions contre les États qui ne le respecteraient pas. S’il refuse tout rapprochement franco-allemand, il prône cependant des négociations entre les deux pays pour sauver la paix. C’est à partir de 1938, qu’il prend conscience de l’inéluctabilité de la guerre et de l’impossibilité de négocier avec le régime hitlérien. Au moment des accords de Munich, Brossolette éprouve tout d’abord publiquement un « lâche soulagement » selon la formule de Léon Blum, bien qu’en privé il apparaisse « effondré » par ce qu’il qualifie de « trahison ». Dans un article pour Le populaire de l’Aube, il dit s’être résigné à cet accord « la mort dans l’âme et la rage au cœur ». Néanmoins, Pierre Brossolette se reprend rapidement et dénonce dès le début octobre (les accords datant des 29 et 30 septembre 1938) ces accords qui constituent « la capitulation la plus sensationnelle de notre histoire ». Il est même accusé par la suite de bellicisme pour ses prises de position anti-munichoises et devient alors une cible régulière de l’extrême-droite. Le Gouvernement va jusqu’à le priver d’antenne à la radio à partir du 30 janvier 1939 en réponse à ses attaques répétées contre la lâcheté de la politique du ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet.

Héros de la Résistance

Après une campagne de 1940 où il fut condamné à l’impuissance, Pierre Brossolette, abattu, s’engage rapidement dans la résistance au sein du réseau du musée de l’homme et se fait repérer par la France libre par la qualité de ses rapports sur l’état de l’opinion française. Brossolette va rapidement rejoindre Londres où sa vivacité d’esprit et ses talents de plume feront sa légende comme lors de son célèbre discours à l’Albert Hall le 18 juin 1943 : « Colonels de trente ans, capitaines de vingt ans, héros de dix-huit ans, la France combattante n’a été qu’un long dialogue de la jeunesse et de la vie. Les rides qui fanaient le visage de la Patrie, les morts de la France combattante les ont effacées ; les larmes d’impuissance qu’elle versait, ils les ont essuyées ; les fautes dont le poids la courbait, ils les ont rachetées. En cet anniversaire du jour où le général de Gaulle les a convoqués au banquet sacré de la mort, ce qu’ils nous demandent ce n’est pas de les plaindre, mais de les continuer. Ce qu’ils attendent de nous, ce n’est pas un regret, mais un serment. Ce n’est pas un sanglot, mais un élan. ».

Fort caractère, Pierre Brossolette fut l’un des seuls à oser tenir tête au général de Gaulle, ce qui ne l’empêcha pas de l’inciter à créer un mouvement politique autour de sa personne, le temps qu’une vie politique normale se reforme après-guerre. Anti-communiste viscéral, il défendait la création d’un parti socialiste sur le modèle des travaillistes britanniques qui affronterait régulièrement un parti conservateur. Considérant que les partis étaient grandement responsables de la débâcle de la IIIème République, il était hostile à leur renaissance au sein de la Résistance, ce qui l’opposa violemment à Jean Moulin. Brossolette estimait qu’ils retomberaient irrémédiablement dans leurs vieilles combines, ruinant ainsi tous les efforts de reconstruction. Il fut d’ailleurs exclu de la SFIO pour cette prise de position. Une décision que le parti s’efforcera de cacher après la guerre, tant Brossolette s’était illustré au sein de la résistance. Ayant unifié les mouvements de résistance de la zone occupée, il devint l’adjoint du colonel Passy au BCRA, le service secret de la France libre. Quoique connu et très recherché, il n’hésita pas à mener des missions périlleuses sur le sol français. Et c’est au cours de l’une d’entre elles qu’il tomba dans les mains de l’ennemi au large d’Audierne dans le Finistère, rejoignant ainsi au « banquet sacré de la mort » ces « soutiers de la gloire » qu’il célébrait avec tant d’éloquence sur les antennes de la BBC. Pierre Brossolette avait réussi la synthèse rare de l'intellectuel et de l'homme d'action. Disparu tragiquement, ce héros de la résistance a, comme Jean Moulin, cruellement manqué à une IVème République qui érigea la médiocrité au rang de vertu cardinale. Aurait-il pu d’ailleurs s’y exprimer, lui dont le panache et l’intelligence suscitaient l’admiration ou l’hostilité mais jamais la neutralité ? Rien n’est moins sûr… S’il fut un socialiste contrarié et un journaliste turbulent, Pierre Brossolette reste avant tout un héros républicain.

Kevin Alleno