Qui veut la peau de la méritocratie ?

Frédéric Thiriez a remis un rapport dans lequel il propose de créer un concours réservé aux enfants d’origine modeste pour l’école remplaçant l’ENA. Il réinvente ainsi l’aumône aux pauvres pour l’appliquer à la haute fonction publique. Le pire est que Thiriez ne se rend même pas compte du caractère insultant de sa mesure qui s’apparente à de la charité. Cela n’a d’ailleurs pas eu l’air de choquer grand monde, ce qui montre à quel point la méritocratie est aujourd’hui négligée par les élites. Qu’elles soient de droite ou de gauche d’ailleurs.

La méritocratie pour la droite : un alibi justifiant les inégalités

Les élites de droite se servent de la méritocratie pour justifier les inégalités et la reproduction sociale. Les élites de gauche, pour beaucoup, conspuent le concept même de méritocratie du fait de l’usage qui en est fait par la droite. Il faut dire aussi que ces personnes n’ont généralement pas eu besoin de prouver un mérite pour s’élever, leur position sociale d'origine leur assurant une place bien établie dans la société. Or, ce que ces personnes ne comprennent pas c’est que le seul moyen de s’élever dans la société lorsque l’on vient d’un milieu modeste, c’est de prouver sa valeur, de faire preuve d’un talent. Ce mérite peut s’illustrer par les qualités intellectuelles à l’école, par un talent manuel via l’artisanat, par un talent artistique, sportif ou encore par ses qualités humaines dans le monde associatif. Si l’élévation ne se fait pas par le mérite, elle se fait alors par le réseau. Et cette voie est souvent fermée aux personnes d’origine modeste.

Le renoncement d’une partie de la gauche à un principe républicain fondamental

En abordant cet aspect, on en vient nécessairement à pointer le problème de l’école aujourd’hui et d’un tabou que peu souhaitent évoquer ouvertement : son niveau. Les classements internationaux se succèdent et montrent la dégringolade du niveau de notre système éducatif, symbolisée par le bac. Ce diplôme, autour duquel est construit notre école, est d’un niveau très faible. La stratégie de l’Éducation nationale, que ce soit sous la gauche ou la droite, vise à donner le bac au maximum de personnes, en abaissant la difficulté si besoin pour atteindre la statistique voulue. Ce qui permet ensuite au ministre de s’enorgueillir du nombre élevé de bacheliers. Or, beaucoup de ces élèves n’ont pas le niveau et vont ensuite échouer à la fac. Certains syndicats étudiants ont, par ailleurs, axé leur combat contre toute forme de sélection. Or, si l’on suit leur logique, on donne un diplôme à tout le monde. Mais la sélection s’opère quand même à un moment, généralement à l’entrée dans le monde du travail. Et si cette sélection ne s’est pas effectuée sur le mérite, elle se fait sur le réseau voire le piston, favorisant ainsi la reproduction sociale, autrement dit les plus aisés. Si l’on s’abandonne à une rhétorique marxiste, on peut ainsi dire que le renoncement au principe méritocratique par une partie de la gauche montre à quel point elle s’est embourgeoisée et qu’elle ne comprend plus les plus modestes. Au lieu d'essayer de réparer ou de bâtir une véritable méritocratie rendant concrète l'égalité des chances, certains, à l'image de Frédéric Thiriez, préfèrent, par facilité et renoncement à l'idéal républicain, organiser la charité. Cela part d'un bon sentiment mais c'est en réalité condescendant et insultant. L'enjeu est donc de rebâtir une école forte permettant à toutes et tous d'acquérir les moyens de son émancipation. Le débat devrait se cristalliser sur les moyens de l'atteindre et non sur des subterfuges relevant davantage du sparadrap que de la solution pérenne.

Kevin Alleno

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