Le temps d’avoir le temps : quand la société de l’immédiateté tue la politique

« L’art de gouverner exige de penser à long terme » disait Michel Rocard. 

Plus récemment le président François Hollande affirmait dans L’Obs [1] « Un président travaille toujours pour son successeur ». Deux citations qui nous amènent, à l’heure de la réaction immédiate des réseaux sociaux et de la prédominance des chaînes d’infos en continue, à questionner le rapport de la société au « temps politique ».

Quand on n’a pas d’information, on la crée

Notre société est aujourd’hui hyper-connectée, les comptes Facebook et Twitter des politiques étant scrutés en permanence par des journalistes à l’affût de la moindre réaction et qui ne s’intéressent même, par moment, qu’à la faille qui mettra en porte-à-faux. À cela s’ajoute le fait qu’aujourd’hui le 20H doit traiter des informations que les Français connaissent déjà depuis une voire deux heures grâce aux chaînes d’infos en continue.

Exemple le plus frappant de l’importance prise par ces chaînes, le combat médiatique que BFM TV et C News avaient lancé contre l’arrivée de LCI et France Info. Chacun veut s’y mettre pour toucher un plus large public. Cela a néanmoins un prix, pour ne pas perdre de l’audience, il faut tenir en haleine le spectateur et donc parfois monter en épingle une information, faire venir tel ou tel expert pour nous donner des avis contraires et ainsi créer un débat sans réel sens. On va parfois même jusqu’à faire de la rumeur une information et c’est ainsi que l’on répand des « Fake News ».

Le politique, un communiquant sans vision ?

Si l’on reprend la citation de François Hollande, on ne peut que constater à quel point cela est cruellement vrai dans son cas. La première année du quinquennat Macron est positive sur certains points car les résultats de la politique de son prédécesseur sont arrivés après son départ (plus grande baisse du chômage depuis 2008, remontée de la croissance). Le Figaro, qu’on peut difficilement soupçonner de complaisance à l’égard de la gauche, titre même sur la Garantie jeunes [2], en défendant le dispositif.

Évidemment, l’actuel locataire de l’Élysée s’est empressé de reprendre à son compte les bonnes nouvelles que l’action de son prédécesseur lui apportait. Emmanuel Macron a fait de la communication de son action politique une priorité. Étonnamment, malgré les nombreux couacs gouvernementaux qui se sont succédés durant cette première année, il conserve une relative sympathie du monde médiatique, là où son prédécesseur aurait déjà été la cible du tribunal médiatique.

Est-ce parce que le Président actuel s’est davantage soumis à cette nécessité de l’immédiateté médiatique ? On serait tenté de le croire lorsqu’on voit le caractère très brouillon de son action publique. L’exemple le plus frappant étant la réforme de la taxe d’habitation, sujet dont on a dit tout et son contraire, si bien que l’on ne comprend plus très bien qui payera quoi. Macron serait-il donc un président qui gouverne par à coup, avec un objectif final, mais sans vision globale ?

La politique est une action qui demande un temps long. Il s’agit donc, si l’on veut mener une action politique efficace, savoir gérer ce temps et ne pas céder aux sirènes de la société médiatique. Si nous socialistes, devons également nous montrer plus pédagogues dans l’explication de notre action, il est urgent que les médias méditent cette sage formule de François Mitterrand : « il faut savoir donner du temps au temps ».

Loïck MERCIER 

[1] Entretien donné le 9 avril 2018, L'Obs

[2] « La garantie jeunes, le dispositif Hollande qui fait ses preuves », Le Figaro du 13 mai 2018.

DR

Article à retrouver dans Le Rappel du Morbihan :